Notes Chapitre 14 :

Orlamonde

Historique du lieu D'ORLAMONDE

Pour la construction de la route reliant Nice à Villefranche par le bord de mer, la ville de Nice, le 4 mars 1859, accorde les travaux à la "Société d’entreprise de la construction de la Route Neuve" moyennant 27.000 francs ainsi qu’une zone de terrain à gauche et à droite de la voie. (Délibération du Conseil Municipal des 29 novembre et 1er décembre 1859). Cette vente à messieurs Robino, Jacques Paban et Marie-Laurent Romanille (entrepreneurs de travaux publics niçois), sera approuvée par décret royal. Première trace au cadastre du lot 593 folio 378 qui nous intéresse.
En 1857 cette route a été pompeusement inaugurée par l’Impératrice de Russie Alexandra Feodorovna qui, avec des ciseaux d’or, coupa un ruban emblématique en présence des Grands-Ducs Constantin et Michel, des Grandes-Duchesses Hélène et Olga, ainsi que de l’époux de cette dernière, le Roi de Wurtemberg. La route portera le nom de "boulevard de l’Impératrice".

A daté de ce jour vont fleurir de magnifiques propriétés sur les flancs du Mont Boron et du Cap de Nice.

Déjà le 19 avril 1856, Robert Smith, un colonel anglais de l’armée des Indes, ingénieur du génie civil, revenu fortune faite, avait acheté vingt-deux mille mètres de terrain à la pointe des Sans-Culottes au Cap de Nice. Il va entreprendre de 1858 à 1865 la construction d’un château influencé par les palais des maharadjahs, les forteresses qu’il a restaurées aux Indes, et un style emprunté au moyen âge britannique. Il est vrai qu’il a déjà bâti entre 1803 et 1830 deux églises (de style britannique à Delhi et à Penang) et en 1853 une première folie, la Redcliffe Tower (aujourd’hui un hôtel), à Paignton dans le Devon. Ce château au Cap de Nice prendra le surnom de "Château de l’Anglais". En 1876, on trouve une nouvelle trace de la vente de ces terrains (au cadastre folio 422, dont notre lot 593) vendus à Robert Smith. Mais au cours de la vente du 21 juin 1876, une grande partie de ces terrains est revendue à nouveau, (folio198), au Comte Melchior Guroski de Wezele (dcd le 13.1.1908), Capitaine de l’armée britannique, qui finira le château inachevé. Son fils Audley (né le 17.6.1865, marié le 12.12.1900 à la Baronne Hyacinthe de Hans) se défit d’une partie de la propriété le 4 mai 1910. Le Prince Gozaloff sera le dernier propriétaire avant que le château ne soit scindé en appartements.

En 1864, Monsieur Chauvain, grand hôtelier niçois et conseiller municipal, achète un terrain où il édifie un château qui aurait du être le lieu d’une rencontre entre Cavour et Napoléon III.
En 1882 il devint la propriété du Prince d’Oldenbourg (Petit-fils du Tsar Paul 1er, qui avait épousé morganatiquement Marie Boulatzell devenue Comtesse Marie d’Osternbourg. Il prendra alors le nom de Comte d’Osternbourg. Le 20.1.1886 il décédera), le château sera rebaptisé "Colline de la Paix".
La propriété sera achetée par le grand botaniste Robert-Roland Gosselin, puis sera revendue en 1960 à Adrien Biselli promoteur niçois et laissée à l’abandon, dépecée, pour disparaître en 1982.

Vers 1880, le Baron Maximilien Maurice de Budai fait édifier à partir d’une tour à signaux et d’un moulin à vent, la "villa de La Tour", coexistence harmonieuse de trois types de tours ajourées de diamètres et de hauteurs différents. Cette villa faisait partie à l’origine du domaine du "château de l’Anglais".

La "villa Beau Site" à la demande d’Achille Larrey, négociant londonien, sera rhabillée par l'architecte Sébastien-Marcel Biasini, elle possède une colonnade à statues et éclairant un monumental salon de musique pompéien.

"Les Coccinelles", la villa sera construite en 1881, heureux compromis entre l’hôtel particulier parisien et la villa à l’italienne.

"Le Castel des Deux Rois" (contraction de Castel des deux Le Roy) fut construit en 1870 et 1871 par le Comte-Chevalier Charles Laurenti, puis en 1886 va devenir propriété de Charles Le Roy.

La "villa Les Hautes Roches" qui est un assemblage d’éléments empruntés aux châteaux de la Renaissance en France, avec une toiture d’ardoise.

La "villa Béthanie", la "villa des Isnard", la "villa Jacques", elles aussi, seront parmi les merveilleuses constructions de cette colline du Mont Boron.

Au milieu de ce décor extraordinaire commence l’existence du futur "Palais Maeterlinck". Un immense terrain sur la route qui mène de Nice à Villefranche, (notre lot 593) sur la croupe méridionale du Mont-Boron, situé entre les batteries des Sabotiers à l’ouest et Rascasse à l’est, près du Tir aux Pigeons, en 1894, passe dans les mains de Fromento Augustin mineur de son état, et demeurant à Nice.
En 1906 (folio 782), il devient la propriété de Mabel Zoé Walter (usufruitier) et Lionel Edouard Munzoe (propriétaire) anglais demeurant à Sloane Street à Londres.

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Aux archives de Cimiez nous trouvons en date du 30 octobre 1913 une demande de permis de construire pour une "villa MONT BORON" située au 7 route nationale, quartier du Mont Boron, à cent mètres environ de l’octroi en direction de Villefranche, qui est déposée sous le nom de Viale Frères, entreprise de travaux publics située 10, place Garibaldi à Nice.
Dans ce document on découvre que la terrasse sur laquelle va s’inscrire cette immense villa existe déjà (cela eût été la chose la plus longue et la plus dure à réaliser), ainsi qu’une pergola. Les plans sont signés de deux architectes : Romaine Walker et Jenkins. Le 9 décembre 1913 la mairie donne l’autorisation de construire. Ces plans devaient préalablement être destinés à une famille Walker-Munros puisque ces noms figurent dans un cartouche raturé sur le plan déposé en 1913.
Chose très amusante, ces plans sont presque la copie conforme des plans de la future villa Castellamare. L’escalier, au lieu d’être au centre de la bâtisse, se situe à l’extrême gauche.

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En 1914, notre lot devient la propriété de Ernest Kirschner demeurant boulevard de l’Impératrice (folio 539) ; cette personne possédait entre autres la villa Vigier.

En 1919, le cauchemar de la guerre est fini et le monde refait l’apprentissage de la vie avec une telle frénésie qu’on peut déjà pressentir que les "années 20" seront les "années folles".
La Côte d’Azur n’échappe pas au tourbillon qui s’amorce. A Monte-Carlo, le casino brille de mille feux ; les princes russes ne jouent plus guère, les millionnaires américains les remplacent.
A Nice, sur la Promenade des Anglais reviennent les majors de l’armée des Indes et les vieilles ladies suivant le chemin tracé autrefois par la reine Victoria et la colonie étrangère. Les Américains apprennent que la Riviera n’est pas si éloignée, il y a un port qui peut les réceptionner, et la ville est sur la ligne de chemins de fer P.L.M. qui va jusqu’à Monte-Carlo. Les Russes sont plus nombreux qu’avant : nobles rescapés de la révolution, souvent peu argentés ; officiers qui n’ont pas encore trouvé une planche de salut dans les taxis parisiens ; affairistes qui poursuivent à Nice ce qu’ils faisaient ailleurs.
Monaco, avec ses salles de jeux, est un miroir aux alouettes. Pourquoi laisser aux Monégasques l’exclusivité d’une clientèle qui peut tout aussi bien perdre son argent ailleurs ? et puis la ville de Nice est très bien placée. Il faut vaincre la Société des Bains de Mer sur son propre terrain et avec ses propres armes.

Un affairiste russe dont nous ne connaissons pas le nom pensa qu’il était l’homme rêvé pour ce défi. Il y eut des tractations discrètes dont on ne sait pas grand-chose. Mais, très vite le nom du Comte de Miléant fut mis en avant et on le plaça à la tête de l’opération.

Mais qui est le Comte Léon de Miléant ?

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Le couple Miléant

Si l’on se réfère aux différents rapports de police demandés par le Ministre de l’Intérieur dès 1919 au Préfet des Alpes Maritimes, il ressort que le personnage n’est pas celui qu’il laisse paraître, c’est-à-dire faisant partie de la noblesse russe, riche, doté de nombreux talents dont ceux de sculpteur, de peintre, de musicien, d’architecte. Il n’a pas, comme le disent les journalistes de l’époque, épousé la fille d’un grand industriel suisse. C’est un aventurier et comme tel il est intelligent, instruit, connaît plusieurs langues. Il est habile, avec des manières affables tout en ayant la pièce facile auprès des petites gens qui l’entourent dans son quartier.

Léon de Miléant ou Léonce Miliante est né le 18 février1878, en Russie à Miléantowska près d’Odessa, territoire de Kerson sur la Mer Noire. Il est le fils de Serge et de Marie de Malinowska émigrés grecs, et aurait commencé sa carrière comme officier de l’armée russe pour devenir agent de location, puis courtier en grains à Odessa. Il vivait misérablement lorsqu’il fit la connaissance de Olga Wassilieff, née le 21 mai 1879. Elle était petite, laide et contrefaite, mais riche. Notre fameux Léonce l’enleva, et ils eurent une fille Marie de cette union illégitime, qui naquit à Moscou le 5 octobre 1899. Le trio fila très vite sur la Côte d’azur à Cannes. On retrouva trace d’eux à Genève vers la fin de 1904, où ils régularisèrent leur situation en se mariant le 22 février 1905, et vécurent dans une spacieuse propriété valant plusieurs centaines de mille francs de l’époque. Cette maison rue des Charmilles se trouvait dans la commune de Petit-Saconnex, et, fut rebaptisée villa "Volsta". L’été, toute la famille passait la saison à la Haute Bellotte sur le lac de Genève, dans une villa Chométry qu’ils avaient louée.

Le 20 septembre 1906 lui fut délivré par les autorités helvétiques un permis d’établissement n°55801. Léonce se mit en valeur auprès des habitants de la petite commune en donnant à titre gracieux une parcelle du terrain que sa femme possédait, pour qu’une rue puisse être ouverte. Du fait de ses largesses son nom fut donné à une rue du quartier des Charmilles. Mais, Léonce étant pris par le démon du jeu, la fortune de sa femme s’effrita très vite, et la villa Volsta fut hypothéquée.
L’attrait de la côte faisait que Léonce Miliante réapparaissait à Nice vers 1909-1910, où il achetait au quartier de Fabron la propriété "Sasserno" qu’il fit améliorer et sur laquelle il fit construire un château, le tout estimé à une valeur de 600.000 francs. Cette propriété dans un article du 3 mai 1913 de "L’Eclaireur" est signalée comme ayant une superficie de 3 hectares 26 ares 80 centiares et comprend en plus du château une maison de concierge, une petite villa et une maison de jardinier. Tout propriétaire d’un château se devant d’avoir un titre, pourquoi pas prendre celui de "Comte de Miléant" ? C’est ce qu’il fit. Là, dans ce vaste domaine, il se mit à beaucoup recevoir la colonie russe, mais également à beaucoup emprunter.

Il retourna en Suisse en 1914 car il craignait d’être inquiété par des problèmes de service militaire. A Nice la situation était des plus inconfortable : il avait été obligé de faire surveiller son domicile pendant un mois car des compatriotes venaient sans cesse le solliciter et le menacer, il avait en effet fréquenté les nihilistes russes qui séjournaient sur la côte. Mais en Suisse, ses dettes étaient telles que l’office des hypothèques helvétique l’obligea à vendre la villa Volsta, et d’autres biens immobiliers dans l’année 1918, ce dont on parlera dans la Tribune de Genève. A partir de ce moment, la famille de Miléant vécut de façon plutôt modeste à l’Hôtel Beau-Séjour de Champel, commune de Plaipalais, canton de Genève. Le 16 février 1919 la première comtesse de Miléant mourut, laissant une fille et quatre enfants adoptés âgés de 8 à 18 ans.
La comtesse avait écrit aux autorités pour avoir l’autorisation de venir en France vendre ses biens. En 1919, du fait de sa mort, c’est le comte qui s’en chargea à son seul profit. Il trouva comme locataire de son château un américain du nom de Talbot Taylor dès novembre 1919. Il intenta en même temps un procès à une certaine Mme Pin qui était chargée de ses intérêts pendant son absence de Nice, puis repartit pour Genève. Notre cher comte, au train de vie extraordinaire, en profita pour abandonner sa fille Marie, qui, pour subsister, prendra un emploi de petite sténodactylo dans une maison de commerce des eaux minérales Ulmann-Eyraud, pour un salaire de 200 francs par mois, et notre homme repartit pour l’Allemagne avec sa maîtresse.

L’année 1920 au mois de juin, le comte de Miléant "fêtard endurci" revint en France, séjourna deux mois à Monte-Carlo, puis à nouveau habita à Nice avec sa maîtresse qu’il avait connue en Suisse du vivant d’Olga Wassilieff. Elle est d’origine allemande, née le 12 novembre 1884 à Passau en Bavière, mais a obtenu la naturalisation suisse en 1916 après de nombreuses démarches douteuses. Elle se nomme Irma Catherine Schrotberger, épouse Fruhstorfer, et prétend avoir un certain talent littéraire, puisqu’elle publie quelques romans sous le pseudonyme de Yvonne Chataignier. Le comte Léon de Miléant étant veuf, Irma a demandé et obtenu le divorce le 16 décembre 1919 ; son ex-mari décédera peu de temps après.
La maîtresse du comte, qui paraissait avoir quelque fortune (selon certains, elle possédait une maison de plaisir à Genève), était très intelligente et roublarde, au point de savoir et pouvoir rembourser une partie des dettes du comte pour mieux temporiser avec les créanciers, soit quelques 200.000 sur 800.000 francs. Le couple, à cette date, avec ses goûts de grandeur, se mit à agrandir le domaine de Fabron en achetant la propriété "Raiberti" ; il fit de nouvelles dépenses d’installation considérées comme somptuaires, telles que de mettre en revêtement pour les murs extérieurs des plaques de marbre, chose qui n’avait jamais été faite à Nice. Les jardins furent transformés et garnis d’arbres de toutes sortes. "Ce couple sans grande fortune connue déployait un faste inusité et hors de proportion avec ses ressources apparentes" selon les termes de la police locale.
Mais le 24 décembre 1920, le château de Montraban, appartenant au comte de Miléant, était vendu à monsieur Fielding Pearty, né à Hambourg et nouvellement naturalisé anglais, pour la somme de 1.200.000 francs, il y avait en effet 9 inscriptions aux hypothèques pour la somme de 552.000 francs.
Le 18 janvier 1921 le couple tout heureux, part se marier à Londres. Pendant ce temps, sa fille atteinte de tuberculose pulmonaire doit renoncer à son travail et est placée dans un sanatorium.

Tout ce petit monde évoluait sous les regards discrets de la police, parce que suspecté d’espionnage. Le comte de Milehant ou Miléant suivant les époques, a vu son secrétaire Karander ou Korander Léonide, nihiliste alias Nataroff, et la maîtresse de ce dernier, Elvire Bakkan épouse Sergent, être arrêtés puis expulsés de France les 13 novembre 1917 et 4 février 1918. Aussitôt, ces personnages se rendirent en Suisse chez le comte à la villa Volsta. Lorsque Abramowitch fut arrêté, comme par le fait du hasard, le comte partit dans les trois jours en décembre 1920 pour Paris à l’Hôtel Mirabeau, rue de la Paix. Cela le rendit encore plus suspect. D’autre part sa nouvelle compagne était soupçonnée en Suisse d’espionnage pour le compte de l’Allemagne et elle fréquentait d’autres personnes s’adonnant de façon moins incontestée à cette pratique pendant les années de guerre, tels que le Prince Obedine, qui fut un agent de l’Allemagne en Suisse et du secrétaire de ce dernier ; Roussy de Salles, et d’un autre agent de l’Allemagne : le prêtre syrien Haraoui qui sera expulsé de Suisse en 1919. En septembre 1917, c’est sous le nom d’emprunt de Chataignier Yvonne qu’elle fut même arrêtée et détenue dans les prisons helvétiques quelques jours. N’ayant pu être formellement inculpée, il est néanmoins sûr qu’elle était entrée en France en 1917, avec de faux passeports pour espionner les mouvements et déplacements de troupes françaises, entre autres à Châlons sur Marne, et que dans l’année 1916 elle espionnait au siège de l’état major de l’Armée Fédérale à Berne.

Le 23 août 1921, le comte de Miléant vend les terrains environnants du château pour la somme de 964.000 francs sur lesquels il doit 705.000 francs. Il habite une des villas du domaine qu’il a gardée mais qui est en piteux état.

Qu’importe, voilà notre comte qui achète à nouveau le merveilleux domaine la villa Vigier, boulevard de l’Impératrice de Russie, proche de la Réserve au port de Nice, vers le mois de décembre 1921, avec je ne sais quel argent neuf. Il est fort probable que tout comme le suspecte la police française, cet argent qui est gaspillé sans compter, peut provenir de fonds recueillis pendant la guerre par des moyens inavouables, c’est-à-dire l’espionnage ou la propagande en faveur des soviets. Car régulièrement, le couple Miléant faisait des voyages en Suisse et pouvait renflouer ses comptes.
Cette propriété nouvellement achetée appartenait depuis 1914 à un allemand, Monsieur Kirschner, et se trouvait sous séquestre du fait de la guerre. Cet homme possédait en outre un immense terrain à la pointe du cap de Nice, domaine qui nous intéresse au plus haut point.
La villa Vigier fut construite en 1862 et la première pierre en fut posée par le Roi de Bavière. Elle fut bâtie dans le style vénitien par le Baron Vigier, propriétaire des "Bains Vigier" à Paris qui se trouvaient sur la Seine. La villa était située sur des terrains ayant appartenu à la famille Garibaldi, le "Héros des deux mondes" au quartier du Lazaret. Le Baron Vigier avait épousé la grande cantatrice Sophie Cruvelli. De grandes fêtes furent données dans cette somptueuse demeure qui réunit l’élite de la société aristocratique étrangère. Le fils du Baron Vigier, qui avait épousé Mlle Double de Saint Lambert, de la famille d'un collectionneur marseillais, ne resta point à Nice et préféra vendre ce domaine.

Le comte de Miléant se trouva une nouvelle fois sur le devant de la scène et l’argent coula à flot. De 1923 à 1927 le comte dépose de nombreux permis de construire pour embellir ses propriétés avec l’aide de l’architecte Malatray, soit un garage et un théâtre à la villa Vigier, puis une villa quartier Barimasson, et encore 6 villas quartier Fabron. Des réparations importantes furent entreprises jusqu’à la saison de 1926 pour la villa Vigier ; il fit même aménager un portail spécifique sur l’arrière de la propriété, afin de partir plus vite et sans être vu, lorsque lui prenait l’envie subite d’aller jouer à Monte-Carlo.
Mais, du château de Fabron et de la villa Vigier, où se promenait un léopard du nom de César, à part quelques arbres témoins du passé, il ne reste rien.
En dehors des pièces de collection qui meublaient le palais vénitien qu'était la villa Vigier, des panneaux de Sèvres bleu qui habillaient les murs, il y avait une importante collection de papillons qui appartenait à Monsieur Fruhstorfer, premier mari d’Irma Schrotberge,  notre comtesse espionne au talent littéraire.
Sous l’impulsion du comte et de son épouse on verra à nouveau des fêtes splendides, et dans le théâtre en plein air, lors de l’inauguration, seront joués en 1926 "Le Prince Igor", puis "Kitège" (opéra de Rimsky-Korsakoff), et encore "Phèdre", le tout sous la direction artistique de Lugné-Poe. Au dos des programmes de 1925 figurent des pastels du comte représentant Mrs Wilson-Dodge et la princesse Radziwill.
Le reste du programme lyrique ne verra pas le jour.
D’après un article de journal d’août 1928, le Comte serait "un artiste sensible, architecte et sculpteur". "Il est de lui un buste de Tolstoï d’une puissance et d’une expression rares." Nous retrouverons cette pléiade de qualificatifs dans les programmes de ces différentes manifestations. Le comte devait imaginer qu’ils étaient susceptibles d’influencer les autorités lors d’une prochaine décision du conseil municipal pour l’obtention d’une autorisation d’ouverture de casino.

Où construire ce casino ?
L’endroit était tout choisi : au cap de Nice, sur un terrain de trois hectares, la propriété de l’Allemand Monsieur Kirschner, une sorte de terrasse à 40 mètres au-dessus de la mer, où il y avait une petite bâtisse sans intérêt. Notre aventurier avait bien du panache mais pas l’envergure pour concevoir un tel projet. Il devait être la marionnette d’affairistes plus importants. Le lieu où devra naître le plus grand casino du monde portera le nom de "villa CASTELLAMARE".

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Un acte de vente est signé à Londres le 28 novembre 1925 pour une somme de 1 100 000 francs (des francs "Poincarré") suivant un mode de paiement de 100 000 francs au comptant, le reste en 12 traites au porteur. Sur les registres du cadastre, il n’est guère facile de lire en marge 1923, 25 ou 29 au folio 675.

Les travaux commencent officiellement en février 1926 ; mais deux ans et demi plus tard, leur avancement est tel que l’on peut penser que les études avaient été totalement achevées et peut-être les travaux déjà commencés avant même que la vente n’intervienne... les journalistes de l’époque penseront de même.
Qui est l’architecte de ce nouvel ensemble ? On ne le sait pas très bien ; peut-être le comte de Miléant, car il serait architecte ? Tout du moins c’est ce qu’il laisse sous-entendre en date du 6 septembre 1926. En fait, nous retrouvons presque dans l’intégralité les plans datant de 1913, de Romaine Walker et Jenkins pour le bâtiment le plus important. Ces architectes étaient fort connus, et travaillaient généralement pour l’Etat, les municipalités britanniques ou la noblesse.

En témoignage des plans de ce fameux futur casino, il ne reste qu’une maquette de plâtre. Cela ressemble plus à une citadelle qu’à un palais. En découvrant cette bâtisse d’ouest en Est, au niveau de la route, on imagine que le bâtiment, flanqué de tours, sera probablement la réception. Puis une galerie couverte d’environ 200 mètres, cette fois en dessous du niveau de la route, conduit aux surfaces Est, et un ascenseur permet de descendre vers des salles de jeux sur deux niveaux, placées sous une terrasse d’environ 7 000 m². Ces salles sont ouvertes sur la mer par de très larges baies en plein cintre. Plus loin vers l’est, encore une tour qui rejoint le dernier bâtiment et qui repose sur une immense terrasse surplombant la mer, accrochée aux rochers. Ce rêve rappelle quelque peu le palais de Tibère à Capri : ces colonnes, le fait d’être édifié sur une falaise donnant sur la mer avec au dos la protection de la forêt.

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Dans un article du Petit Niçois du 6 septembre 1926, ce ne serait pour le comte de Miléant ni un futur casino ni un musée mais son plus beau projet architectural, lieu où il pourrait se laisser aller à sa passion de zoologiste en acclimatant des fauves.

Mais le 27 juin 1927 une société anonyme est constituée, la "Société Art et Nature" pour un capital de 200.000 francs, avec son siège 15 rue Barla. Le 29 juin 1927 le comte de Miléant lui accorde un bail de location pour 2.500.000 francs par an, pour la création d’un casino, théâtre, salles des fêtes et de conférences, d’un restaurant, d’un salon de thé, dans la villa Castellamare.
Le 19 octobre 1927, Monsieur Emile Julien Leclerc, ancien avocat et administrateur délégué de la S.A.N. fait une demande écrite à la mairie de Nice pour avoir l’autorisation d’exploiter un casino pour la saison 1928-1929, et propose des jeux de baccara, chemin de fer, boule, l’écarté, le whist et le bridge, le bésigue et le piquet, plus une liste impressionnante de festivités réalisables en ce lieu, tant musicales, avec la venue des plus grands chefs d’orchestre du moment, que théâtrale, avec des œuvres françaises et internationales du fait de la présence des colonies étrangères à Nice. Il faut que Castellamare devienne le "Bayreuth Français". Mais cela ne saurait suffire : on veut offrir aussi des expositions d’art plastique, des conférences littéraires et l’exposition de la fameuse collection de papillons. Un programme sportif s’ajoute au précédent, proposant des régates d’hydravions et de canots automobiles.

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Le 27 janvier 1928, le conseil municipal impose un versement préalable, et effectue la même demande au nouveau casino du Palais de la Méditerranée. Les deux parties acceptent, mais aussitôt tous les autres casinos de Nice, petits et grands, s’insurgent puisque ces futures ouvertures sont contraires à leurs intérêts. En outre, il est dans les statuts une clause où la ville s’interdit toute nouvelle ouverture jusqu’à la fin de la concession du Casino Municipal. Le cas est étudié en conseil municipal le 20 octobre 1927, en même temps qu’une demande pour le futur casino de l’hôtel Miramar. Les votes sont négatifs à vingt voix contre six pour Castellamare.

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La mairie examine le 27 janvier 1928 une nouvelle demande : nouvelles protestations du syndicat des casinos de France. L’accord est enfin donné le 4 avril 1928. La Société Art et Nature s’est engagée à finir les travaux de construction du Palais Castellamare.

Un article de presse d’août 1928 décrit l’avancement des travaux. Dès que l’on a passé le portail en regardant vers l’est, on voit un palais central de près de 4 000 m2, dont les doubles loggias donnent vers la mer sur une large terrasse où des cyprès élancent leurs fuseaux élégants. Les piliers de ces loggias extérieures sont en granit.
En arrière de ces loggias, tant au rez-de-chaussée qu’au premier étage, il y a des salons aux proportions mesurées où des colonnes d’onyx translucide se mirent dans un pavement de marbre.
Dans l’un des salons du rez-de-chaussée, le dallage est fait de marbre jaune de Sienne où se croisent les lignes de marbre noir et dans lequel se mirent quatre colonnes monolithes en marbre fantasico.
Toujours en arrière de ces salons se trouve une loggia intérieure à voûte ogivale soutenue par des piliers de marbre noir et vert, dont les baies ouvrent sur un hall immense de pierre et de marbre, aux vastes surfaces murales prêtes pour la décoration, et qui en allant vers le soleil levant donne accès à une salle de théâtre et de concert dont il est le majestueux foyer.
Cette salle de concert de plus de quinze cents mètres carrés comporte une scène capable de présenter tous les spectacles et un logement pour un grand orgue de la plus moderne facture. Elle s’ouvre sur la mer par une colonnade de seize colonnes ioniques colossales construites à l’antique, c’est-à-dire sans ciment ni crampons, et que seul le poids formidable retient en équilibre.
Lorsque l’on quitte ce bâtiment, il y a un passage obligé par une tour pour se diriger vers l’ouest, où nous trouvons une construction non moins majestueuse, c’est-à-dire une galerie couverte de cent vingt mètres de long, apte à être transformée en jardin d’hiver, et se reliant, en allant toujours plus vers le soleil couchant, à un ascenseur donnant sur un bâtiment flanqué de deux tours au niveau de la route. Ce bâtiment est largement ajouré vers la mer, construit dans le même style, avec les mêmes matériaux et qui abrite de vastes salles et salons de réception, ainsi que tous les services indispensables à la vie et l’organisation d’un pareil ensemble.

Voici résumée la description des lieux, alors que les ouvriers s’activent. La réalisation de ce casino devant nécessiter des fondations très importantes, on creusa, on combla, le béton coula à flots et les pierres de taille s’entassaient un peu partout ; sans compter le marbre taillé venant d’Italie qui stationnait et pour lequel on avait dépensé plus d’un million de francs, et encore les ornements en staff pour le plafond du théâtre.

En 1928, Monsieur Israel, ingénieur, travaille sur le site et fait visiter les lieux à la commission de la Mairie.

L’ensemble a pris corps, mais le 14 décembre 1928 tout s’arrête, alors que quelque 13 millions de francs sont déjà engloutis dans la construction. La presse s’inquiète le 23 décembre 1928 de voir anéantir le projet qui deviendrait la proie des lotisseurs immobiliers qui ont déjà fait disparaître à Nice le Parc Chambrun, la villa Basilewsky, l’Oliveto, le domaine Zuylen de Nyvelt.

En fait la "crise" est arrivée. Les finances se tarissent. Quelques entreprises travaillent encore mais ne sont plus payées. Un de ces entrepreneurs André Borie (spécialiste dans les grands travaux de remblayage puisqu’il s’est occupé de la construction de la ligne de chemin de fer Nice-Cunéo), se lasse et engage le 29 janvier 1929 des poursuites à l’encontre du Comte de Miléant.

Le 23 janvier 1929 le Ministère de l’Intérieur autorise l’exploitation des jeux à Castellamare.
Le 22 avril 1929 en séance extraordinaire le conseil municipal donne un avis favorable à la demande de la S.A.N.
Le 1 mai 1929 comme les travaux ne sont toujours pas terminés la S.A.N. demande que l’autorisation accordée soit transférée sur un nouveau site, la villa Vigier, pour la saison d’été 1929 (pour le casino Vigier-Castellamare).
Le 18 septembre 1929 la société du casino demande le renouvellement d’exploitation ; le casino Castellamare n’est toujours pas terminé, mais la chose serait prévue pour le 24 décembre 1929.
Le 30 novembre 1929 : demande de l’ouverture des jeux du 1.1.1930 au 31.5.1930.
Le 31 décembre 1929 : procès verbal sur l’étude de la demande du 30 novembre 1929.
Le 21 février 1930 : rapport sur la délibération du conseil municipal du 13 février 1930, sur l’enquête du 30 novembre 1929 et l’acceptation du 30 novembre 1929. Modification après enquête du Préfet du 13 décembre 1929, car Castellamare est bien abandonné, et la demande est seulement un renouvellement de droit au bail et sans application.
Le 6 mars 1930 le Préfet annule l’autorisation du 28 février 1930 : il n’y a plus de Casino Vigier-Castellamare !

Les scellés ont été posés sur Castellamare par un huissier de justice le 14 décembre 1928, et dans sa hâte ce pauvre homme appose également des scellés sur une maison voisine. Et le malheureux propriétaire attendra pour récupérer son bien près de deux ans d’une longue procédure.
La véritable saisie fut prononcée officiellement le 29.1.1929, présentée par huissier le 30 mai 1929 et transmise aux Hypothèques le 30.1.1930.

On devait procéder à la vente de l’ensemble lorsque l’on s’aperçut que la somme due au plaignant avait mal été retranscrite. L’affaire dut être reportée.

Au moment de la vente, nouveau contretemps car apparaît le porteur de la dernière traite de 200 000 francs qui avait été émise pour l’achat du terrain en 1925. Il s’oppose à la vente tant qu’il ne serait pas réglé.

Que devient Le Comte de Miléant ? Il quitte la Côte et l’on retrouve sa trace comme locataire au château des Forgets à l’Isle Adam dans le Val d’Oise d’où il écrit le 19.1O.1934 au premier adjoint de la Mairie de Nice afin d’obtenir réparation pour le préjudice moral et financier qu’il dit avoir subi de la part de la Municipalité pour ses manquements aux engagements pris. Il disparaît complètement au moment de l’exode en 194O. Sa fille meurt à Nice le 29 août 1942, et sera enterrée dans une fosse commune. A cette date sur l’acte de décès, le comte et son épouse sont dits décédés.

Enfin, le Tribunal ordonne une vente en adjudication pour le château Castellamare (Ce lot 593 se retrouve folio 539 sur les livres du cadastre aux archives de Fabron). Pour les journalistes après "l'affaire" du Casino avec le Comte Miléant allait naître le "scandale" Castellamare avec le Comte Maeterlinck.

En 1931 la demande de permis de construire sera référencée : cadastre 1931 : 15ème volume 648 Permis de 293 à 313 – Permis n°306.

Travaux_Orlamonde_1931