Dès que possible d'autres documents photographiques seront ajoutés à cette biographie


14 - PENDANT LA GUERRE 

(1940-1946)


En 1940, se trouvant au Portugal lors de l’invasion de la France par l’armée allemande, les Maeterlinck acceptent l’asile que leur offre Salazar. Maurice écrit en janvier 1941 une pièce "L’Abbé Sétubal" jouée au Théâtre national de Lisbonne la même année. Lors de son séjour il est décoré du titre de grand officier de l’Ordre Militaire de Santiago da Espada.
Dans Marianne, il parle du roi prisonnier volontaire dans des termes qui lui valent les rigueurs des journalistes pro-nazis.

L’avancée allemande déferle sur la Belgique et la France. Maurice Maeterlinck, à 78 ans, préfère partir aux U.S.A. avec son épouse et ses beaux-parents, le 12 juillet 1940. Son palais méditerranéen d’Orlamonde ne lui semble pas un refuge assez sûr pour sa liberté. Les plus beaux meubles sont transportés à la villa "Les Abeilles" que le poète possède encore, tout comme le château de Médan. Il laisse la garde de sa maison au couple Albert de Chambure qui, ne pensant pas voir revenir le vieillard, pillera à loisir "Orlamonde".
Maurice Maeterlinck craint d’éventuelles représailles. "Toutes les catastrophes d'aujourd'hui sont sorties de la tête d'un fou qui a rendu plus fous que lui ceux qui l'avaient choisi dans leur folie." (L'Autre Monde)
A New-York, à l’arrivée du bateau, la foule et Jan-Albert Goris (Marnix Gijsen), alors commissaire du gouvernement belge, sont là pour accueillir le vieillard.
Il habite d’abord New-York. Deux fois par semaine au moins il va au 74, Riverside Drive. Là, il s’occupe avec des écrivains français et étrangers du P.E.N. Club Européen. La présidence de ce club est assurée par Jules Romains assisté de Jacques Maritain et André Maurois. Ce club comprend des écrivains allemands, autrichiens, hongrois, italiens, tous réfugiés aux U.S.A. Il y a entre autres, Thomas Mann, Ferdinand Bruckner, Ferenez Molnar, Franz Werfel. Lorsque le club envoie des messages parlés par les ondes aux pays occupés, Romains s’adresse aux Français, Fritz Von Unruh aux Allemands, Maurice Maeterlinck acceptera de parler aux Belges.
Il travaille également avec Robert Goffin. Ils écrivent ensemble "L’Impératrice sans couronne", drame destiné à Harry Baur.
Un soir, à New-York, Maeterlinck dîne chez Einstein. Après le repas le physicien qui adorait la musique, prit son violon et se mit à en jouer. Il avait installé dans le salon des tables de résonance à des emplacements calculés selon les lois de l’acoustique ; le son paraissait provenir d’un point mystérieux et non du violon. Après avoir sympathisé, à la fin de la soirée, Maeterlinck dit en prenant congé : "Merci de ne pas m’avoir parlé de "L’Oiseau Bleu", de "L’Espace", de "La Destinée", de toutes ces choses que nous cherchons, que nous entrevoyons." Einstein, serrant la main du poète, répliqua : "Merci de ne pas m’avoir parlé de la relativité, du temps, de l’espace. Nous nous sommes tout de même compris." (1)
Très vite, Maeterlinck quitte la ville pour une villa d’été sur la rive du Lac Placid, au nord de l’état de New-York, où il continue à canoter comme autrefois. La seule exigence pour le choix de cette résidence est la proximité d’une ville où il puisse aller au cinéma de temps en temps.
L’hiver il s’installe à Saratosa, en Floride, sur le golfe du Mexique. Toujours en pleine santé, il écrit des articles pour l’hebdomadaire "Collier’s" ainsi que des projets de scénarios, et commence la rédaction de ses souvenirs.

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Autoportrait de Georgette Leblanc

En France alors que la guerre se poursuit, le 26 octobre 1941, Georgette Leblanc âgée de 72 ans, complètement oubliée du Maître, meurt au Cannet dans une toute petite maison au joli nom "Le Chalet Rose", avenue Victoria. Elle a vécu là une seule année.

Après sa séparation de Maeterlinck en décembre 1918, Georgette, qui séjourne aux U.S.A. à partir de décembre 1920, écrit "The children’s blue bird", puis "The girl who found the blue bird". Georgette est revenue faire de fréquents séjours en France. Elle est alors productrice et actrice dans un des meilleurs films muets de Marcel L’Herbier, "L’Inhumaine" (1923).
Ce film d’art et d’intellect réunissait à son générique les noms de Pierre Mac Orlan (scénario), Darius Milhaud (musique), Mallet Stevens (architecture), Fernand Léger (cubisme pictural), Cavalcanti et Claude Autant-Lara (décors), Paul Poiret (costumes), les ballets suédois de Rolf De Mare et leur étoile Jean Borlin. Georgette Leblanc interprétait le rôle de Claire Lescot dans ce manifeste du style Art-Déco.

De juin 1924 à 1926, elle loge au prieuré de Fontainebleau-Avon. En Belgique elle donne des conférences-concerts, à Paris un grand concert à la Salle Gaveau ; elle écrit une "Etude sur le Cinéma", "Impression d’Amérique", "Voyage en Allemagne", qui paraissent dans différentes revues ainsi que des articles sur Mallarmé, Oscar Wilde, Sarah Bernhardt, D’Annunzio, Ellen Keller (la fameuse sourde-muette et aveugle de Boston rencontrée en 1911 ou 1912.

En 1925, à 56 ans, toujours très belle, elle a une courte liaison avec Gabriele D’Annunzio. A Paris, elle loue un petit appartement 80, rue de l'Université et vend quelques meubles pour subsister.

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Lettre de G. Leblanc Vente de ses meubles

En 1926, toujours aussi généreuse, pour un Noël au château de Tancarville elle organise un arbre de Noël pour les enfants du village et les pauvres, avec de très modestes moyens.

Puis pendant l'été 1927, elle part se réfugier dans le vieux phare désaffecté non loin du château de Tancarville, où logeait une partie de sa famille. "Je vis plus près du ciel que de la terre comme l'indique l'adresse. Un vieux phare abandonné à dix minutes du château de ma sœur."

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Dans les années 1929-1930, elle loue une partie du château de la Muette appartenant au ministère des Beaux-Arts. Elle commence l’écriture de ce qui sera son dernier livre publié, "La machine à courage", qui sera préfacée par Jean Cocteau.

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Le 8 janvier 1934, après une pneumonie, elle subit une grave opération et entame un long combat contre le cancer. Parlant de sa maladie, elle écrit : "Résultat ? une expérience intéressante et dèche noire." La famille Leblanc ne paye pas toutes les factures de son hospitalisation et elle doit faire appel à la générosité de son ami de toujours Maurevert.

En 1935 elle reçoit de Maurevert le montant d’une collecte faite pour l’aider alors qu’elle est dans le dénuement, soit 400 francs de l’époque. Maurevert demande à Maeterlinck de participer. Il lui répond : "Par égard pour notre vieille amitié, j’aimerais mieux ne pas vous répondre car je serais obligé de vous dire des choses désagréables. Votre dévoué, Maeterlinck." Une fois de plus ce sera la traduction du pur égoïsme de cet homme. Son frère Maurice Leblanc lui fournit alors une pension de 1000 francs, bien entamée par les soins et les médicaments.

Georgette séjourna de 1936 à 1937 à Paris, dans un appartement rue Casimir-Périer ; elle côtoya à nouveau Georges Ivanovitch Gurjieff, Caucasien d’origine grecque (qui dirigeait près de Fontainebleau l’Institut pour le développement harmonieux de l’homme), espion, gourou, authentique soufi de la tradition des derviches tourneurs, formé par des maîtres afghans à la plus risquée des disciplines de cette vieille école de sagesse, la voie de la réprobation. D’autres grands esprits seront métamorphosés par les préceptes de Gurjieff tels que Louis Pauwels, David Herbert Lawrence, Foster, Katherine Mansfield, Luc Dietrich, René Daumal.

En septembre 1939 elle consulta à l’hôpital américain les docteurs Edmond Gros et de Martel et dut subir une nouvelle opération puis repartit à Tancarville. Après s’être reposée à Hendaye d’octobre 1939 à février 1940, où l’ont accompagnée Margaret Anderson et sa nièce Marcelle de Jouvenelle, devenue très faible, elle décida de se rapprocher de Cannes et de certains de ses amis ainsi que de la Méditerranée. Elle écrivit alors "La vie est belle malgré tout ! ! " en soulignant "tout". Sa dernière photographie, prise en novembre 1940, la montre en compagnie de sa très fidèle compagne Monique Serrure. Elle avait alors 71 ans.

Au printemps 1941 la maladie gagnait du terrain. Georgette s’éteignit, entourée de ses deux amies, le dimanche 26 octobre 1941 à 20 heures 30 au Chalet Rose avenue Victoria, petite maisonnette au crépi rosé qui existe toujours sur la colline cannoise.

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Le Chalet Rose au Cannet
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Tombe de Georgette Leblanc au cimetière du Cannet

Sur son acte de décès figure une fausse date de naissance (1875 à Tancarville). Le Journal de Rouen publie "Elle vient de mourir, pauvre, ayant perdu sa fortune avec les illusions qui habitaient son cœur quand, adolescente, elle parcourait les rues de notre ville avant de partir à la conquête de Paris, du monde et de son rêve."
Son frère Maurice la suivra de très près dans la mort : à l’hôpital St Jean de Perpignan il décède le 6 novembre 1941, veillé par son fils Claude.
On peut voir au cimetière Notre Dame des Anges, au Cannet, la tombe de "Georgette Leblanc l’héroïne des grands rêves". Sur la pierre tombale sont gravées les dernières lignes d’un de ses poèmes : "Mon Dieu, je ne suis qu’une chose qui repose entre vos mains."
A ses obsèques en l’église Sainte-Philomène sont présents : Mlle Dumesnil Suzanne de l’Opéra-Comique, Mme Lina Jars de Gubernatis, Mlle Yvan Rock, ainsi que Margaret Anderson (journaliste précise Nice-Matin) et Mathilde Serrure. Ses deux dernières amies partageront avec elle cette ultime demeure au cimetière du Cannet.
Tout au long de sa vie Georgette Leblanc avait aimé sans retenue tous les êtres, tant masculins que féminins, qui pouvaient lui apporter un peu de bonheur.


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"L’Autre Monde ou Le Cadran Stellaire" de Maeterlinck paraît aux Editions de la Maison Française de New-York en 1942, avec pour dédicace : "A celle qui prolonge ma vie." C'est une succession de réflexions censées nous apprendre peu de choses mais nous éveiller à beaucoup d'autres.
"La plupart des hommes vivent dans l'avenir. Ils ont raison. Il y sont plus heureux que dans le passé ou le présent. Le bonheur y est plus facile et ne coûte presque rien."
"L'homme est une bulle de savon. La bulle a de belles irisations et la forme des mondes. Elle flotte tranquillement dans l'espace. Elle a l'air heureuse, puis elle crève. L'air qu'elle contenait se mêle à l'air qui l'entourait et la pellicule qui le renfermait s'évapore dans ce même air. Rien n'est perdu puisque rien ne se peut perdre : et le souvenir des belles irisations demeure un instant dans les yeux qui les ont remarquées."
"Etre ou ne pas être est identique. Vous direz : j'aurais pu ne pas être. Pas du tout, vous étiez, vous n'aviez pas le choix. Ce qui n'est pas, ce qui ne sera pas est l'envers de ce qui est, de ce qui sera."
"A force de vagabonder dans l'inconnu, dans l'avenir, dans le mystère, nous finirons peut-être par y rencontrer quelqu'un ou quelque chose."
"Nous n'avons d'autre avenir que la mort. Elle est notre pays natal."
"Le plus sage est celui qui voit le plus loin dans l'infini de son ignorance."
Dans ce livre Maeterlinck nous fait part de son envie de cultiver l’ennui : "J’essaye de m’ennuyer afin que les dernières heures de ma vieillesse me soient plus longues ; mais elles passent plus vite que celles de ma jeunesse ou de mon âge mûr. Il est bien difficile de cultiver l’ennui quand on s’y prend trop tard ! "
Maeterlinck écrit un article, publié dans le Collier "What the love of a young woman means to an old man", suivi par l'article de Renée "What the love of an old man means to a young woman", chaque article étant payé mille dollars.

Maeterlinck revient à New-York en 1942 pour célébrer son quatre-vingtième anniversaire, qui a lieu au 65ème étage du Rockefeller Plaza. Sont présents André Maurois, Jules Romains, Victor Francen, Robert Goffin, Henri Bernstein, Louis Verneuil.


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Le 11 février 1945 La Voix de l’Amérique évoque Maurice Maeterlinck au cours de sa promenade matinale à Central Park, longs cheveux sous son chapeau mou, regard bleu, et lit une de ses dernières pages : "La femme aux fleurs".
L’été 1945, il passe ses vacances à Rhode Island.
En automne 1945, lui qui n’a jamais gardé le lit, souffre d’une pneumonie, et reste entre la vie et la mort pendant vingt et un jours.
A la suite de deux chutes, il se casse le bras et trois mois plus tard, le genou. Cela fait sept ans qu’il a quitté la France et il lui tarde de rejoindre Orlamonde.

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West Palm Beach, 25 janvier 1946, Maurice Maeterlinck dans une lettre à Maurevert, dit avoir été heureux de recevoir de ses nouvelles : il se demandait ce que son correspondant était devenu pendant la tourmente. Lui-même avait failli trépasser par suite d’une double pneumonie, qui a quatre-vingt-cinq ans est souvent mortelle. A Palm Beach, il profite du perpétuel soleil de la Floride ; la vie y est chère, mais le moindre effort est bien payé. Il signale avoir beaucoup travaillé et avoir dans ses tiroirs sept pièces en trois actes qui ne sont pas plus mauvaises que les autres et qu’il est du reste impossible de faire jouer, "parce qu’ils ne sont pas au niveau ou à l’étage très bas du client américain ou devront être adaptés au goût de Broadway par un producer du pays." Il signale avoir présenté sa pièce Jeanne d’Arc à l’un d’eux : celui-ci a estimé que la pièce n’était pas trop mauvaise mais qu’elle passait à côté du sujet. Pour le régénérer ou le vitaliser, il aurait mieux convenu de faire de Jeanne d’Arc la maîtresse de Charles VII. Il ne compte pas revenir en France avant deux ans : "Quand le miraculeux De Gaulle l’aura rendue habitable." Maeterlinck aura plaisir à le revoir à son retour à Nice, aura à faire "rendre gorge à un certain nombre de crocodiles qui, se sont emparés de mes dépouilles comme si j’étais mort depuis vingt ans." "Il ne lui reste pas grand chose de tout ce qu’il possédait, mais on n’a pas besoin de tant d’impedimenta pour vivre heureux quand on est deux. Il suffit de savoir respirer l’air du temps et de revoir quelques vieux amis."