13 - SEPARATION ET VOYAGES LOINTAINS

  (1919-1930)

 

En 1919, Maurice Maeterlinck écrit "Les Sentiers dans la Montagne" tiré à 20.000 exemplaires. Dans les pages "Beautés Perdues" il parle du printemps : "Je ne crois pas qu'il y ait au monde chose plus belle que ces jardins et ces vallées de la Provence maritime durant les six ou sept semaines où le printemps qui s'éloigne mêle encore ses verdures aux premières ardeurs de l'été qui s'installe." "Le ciel ouvre ses perspectives jusqu'aux dernières limites de l'azur, jusqu'aux extrêmes altitudes où s'éploient la gloire et le bonheur de Dieu, et toutes les fleurs déchirent les jardins, les rochers et les plaines pour s'élever et se précipiter vers l'abîme de joie qui les aspire dans l'espace. Les anthémis, devenus fous, tendent durant six semaines, à d'invisibles fiancées, d'énormes bouquets ronds comme des boucliers de neige ardente. […] Les roses jaunes revêtent les collines de voiles safranés, les roses roses, du beau rose innocent des premières pudeurs, inondent les vallées, comme si les divins réservoirs de l'aurore où s'élabore la chair idéale des femmes et des anges avaient débordé sur le monde. D'autres grimpent aux arbres, escaladent les piliers, les colonnes, les façades, les portiques, s'élancent et retombent, se relèvent et se multiplient, se bousculent et se superposent, grappes d'ivresses qui fermentent, silencieux essaims de pétales passionnés. Et les parfums innombrables, divers et impérieux qui coulent parmi cette mer d'allégresse, comme des fleuves qui ne se confondent pas et on reconnaît la source à chaque inspiration ! Voici le torrent vert et froid du géranium-rosa, le ruissellement de clous de girofle de l'œillet, la claire et loyale rivière de la lavande, le résineux bouillonnement de la pinède et la grande nappe étale et sucrée aux douceurs presque vertigineuses de la fleur d'oranger, qui, sous l'odeur immense, illimitée et enfin reconnue de l'azur, submerge la campagne."

Paraît "Les Fiancailles", pièce qui forme le pendant voire la suite de "L’Oiseau Bleu", représentée pour la première fois sous le titre : "The Betrothal" à New-York le 18 novembre 1918 sur la scène du Schubert Theatre. Elle ne sera publiée en français qu'en 1922.

Maxime Benoit-Jeannin dira à juste titre : "Maeterlinck nageait maintenant dans le bonheur élémentaire. Il se croyait aimé vraiment par une femme de trente ans sa cadette, alors qu’elle était subjuguée par sa gloire mondiale, son âge respectable, sa richesse. Et grâce à elle, si l’on ose dire, il avait composé un pastiche de son œuvre la plus représentée... En 1918, Renée Dahon, la nouvelle égérie, libérait chez son amoureux de cinquante six ans une bonhomie naïve, ridicule à cet âge, à une époque où un homme de près de soixante ans passait pour un barbon." L’admiration devait être bien grande tant chez la mère que chez la fille Renée pour qu’elles aient fait le siège de Maeterlinck en 1911 à l’Hôtel St Georges à Nice et que Renée ait accepté d’avoir des relations avec Georgette.

Le samedi 15 février 1919 à Châteauneuf-de-Contes (Alpes Maritimes) Maurice épouse Mademoiselle Renée Dahon, plus jeune de trente et un ans. Maeterlinck est plus âgé de sept ans que son beau-père (né le 23 août 1869 à Saorge).

 

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Un contrat de mariage est rédigé par Maître Grimaldi, notaire. La presse de l’époque ne mentionne pas ce mariage.


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Alors que Georgette Leblanc se trouve chez son frère en mars 1919, elle l'apprend. Elle lui écrit : "Tu es marié. Pour moi l’acte social n’est rien. […] Les lois ne sont organisées que pour retenir les biens matériels : situation, honneur, argent. Quand le cœur et l'âme n'y sont plus, qu'est-ce que cela signifie ? […]Pourvu que tu sois heureux. […] Ne te tourmente pas ! Garde ce repos que j’ai tant fait pour te conserver. Je t’embrasse."

Sachant qu'il y eut mariage en Angleterre avec Georgette les mots "Tu es marié." puis "Pour moi l'acte social n'est rien." n'ont plus la même résonance. Cela voulait-il dire  "je n'oublie pas ce qui a eu lieu en Angleterre"-"je n'entamerai aucune procédure, n'aie crainte, je ne ferai aucun scandale".

Maurice écrira encore à Georgette ce mot : "Ta place est ici. Le mariage ? Un papier insignifiant." Elle ne répondra pas à cette invitation mais écrira : "Maurice, je suis touchée de ta lettre mais ce n’est pas possible. Si tu étais seul oui, je serais revenue comme autrefois. Ah ! Ne me parle pas de ce que tu appelles un papier insignifiant… à l'heure où je m'aperçois si cruellement et avec stupeur combien cela compte…Car s'il y avait eu entre nous un papier insignifiant, je n'aurais pas été traitée en étrangère au bout de vingt-trois ans d'union. […] Ensemble nous avons vécu en dehors des lois, mais je suis seule à en subir les conséquences." L’orgueil de Maeterlinck fut piqué au vif.

Alors que Georgette Leblanc se trouve chez son frère en mars 1919, elle l'apprend. Elle lui écrit : "Tu es marié. Pour moi l’acte social n’est rien. […] Les lois ne sont organisées que pour retenir les biens matériels : situation, honneur, argent. Quand le cœur et l'âme n'y sont plus, qu'est-ce que cela signifie ? […]Pourvu que tu sois heureux. […] Ne te tourmente pas ! Garde ce repos que j’ai tant fait pour te conserver. Je t’embrasse."

Sachant qu'il y eut mariage en Angleterre avec Georgette les mots "Tu es marié." puis "Pour moi l'acte social n'est rien." n'ont plus la même résonance. Cela voulait-il dire "je n'oublie pas ce qui a eu lieu en angleterre"-"je n'entamerai aucune procédure, n'aie crainte, je ne ferai aucun scandale".

Si le mariage selon les lois françaises célébré à Contes n’était qu’un bout de papier… on comprend que celui de Londres avait pour Maeterlinck encore moins de valeur. Seul comptait son bon vouloir et son bien être. Georgette ne disait-elle pas : "Je discernais en lui deux hommes : le poète avec sa délicatesse, sa sensibilité ; et l’autre le Flamand, sorte de forteresse inattaquable qui enfermait le premier et le tenait prisonnier."

Nous n’avons pas ou peu d’écrits sur Renée. Pour André Maurois, elle eut pour qualité "d’embellir par sa jeunesse et sa douceur l’automne du poète. […] Une femme plus jeune, plus tendre, plus simple était entrée dans la vie du poète, apportant le renouvellement, le charme, la joie. […] Elle l'a fait pendant trente ans et, grâce à elle, la seconde partie de cette longue vie en a été plus heureuse."

Dans le Figaro Littéraire du 14 mai 1949 (dans un article La Mort de Maeterlinck Le Maître venu des Flandres), Gérard Bauër dira bien : "on lui a rendu visite à Médan où il protégeait un amour partagé". Pierre Rocher dans Nice-Matin du 7 mai 1949 écrira : "Renée Maeterlinck, qui l'entourait de soins aussi tendres que vigilants."
Michel Georges-Michel reçu à Orlamonde recueillera de Renée les mots en parlant de Maeterlinck : "Ne lui dites pas qu'il a les cheveux trop courts, c'est moi qui les ai coupés pour en remplir mon oreiller".
Mme Mercier dite "Arabelle", épouse du Dr Jean Ducoeur, journaliste à Radio Monte-Carlo, parlera d’une femme discrète, aimante, toute dévouée à "Moni", et ponctuant toutes ses conversations par "Moni aurait dit ceci, Moni aurait fait cela, Moni pensait ceci, ou cela."

"En dehors de l'avantage que Renée Dahon avait avec sa jeunesse, par rapport à Georgette, usée de son "histrionité", il y a le reflet qu'elle présentait à Maeterlinck. Même phénomène avec les femmes de Sacha Guitry : le séduire en lui donnant l'impression d'être sa créature. Georgette avait sa vie hors Maeterlinck, avant, pendant et après leur liaison. Renée s'est présentée au contraire comme une créature, une création de Maeterlinck. Il y a un autre aspect de sa jeunesse que le charme sensuel pour vieux blasé, Renée a repris le genre théâtral dans son apparence mais radicalement renouvelé par rapport à celui de Georgette. Dans ses écrits Maeterlinck désavouait sans scrupule des choses anciennes qu'il avait écrites. En remplaçant Georgette par Renée, il faisait la même chose, mais avec une femme. S'il se montre d'aussi mauvaise foi lors de la séparation, c'est parce qu'il refuse d'admettre qu'il a préféré Renée parce qu'elle représente l'attrait de la jeunesse, c'est-à-dire la marque de sa vieillesse. Dans une photo de Kertez, Renée assise en terrasse (de Mélisande), de profil, sur la mer, elle représente un comprimé du symbolisme de toute l'œuvre de Maeterlinck."

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Maurice a quitté définitivement Saint-Wandrille et les souvenirs qui s’y rattachent. Georgette Leblanc, qui s’y était réfugiée, écrit de Nice le 10 janvier 1918 à Mme G. : "Aller à Nice était impossible – pas de domestiques ; Maeterlinck voyageait en automobile avec R. […] Ici se place une période d’une mélancolie infinie, une fuite à Saint-Wandrille […] Pendant dix-sept jours, je restai perdue dans l’immensité [...] je couchais dans "la chambre de l’évêque" que tu as connue ornée de mousseline blanche et parée de rubans Pompadour, à présent nue et vide."

Dans cette lettre Georgette parle de l’installation d’une usine dans le pays ; ce sera celle de M. Latham, pour la construction d’hydravions. Maeterlinck a cédé son droit au bail par acte passé en l’étude de M. James, notaire, à "compter du 1er janvier 1919".

Georgette devra quitter les lieux "ranger et ensevelir" (lettre de Pâques 1919) et s’installer à Tancarville, "Je vis ici plus près du ciel que de la terre comme l'indique l'adresse. Un vieux phare abandonné à dix minutes du château de ma sœur.", pour y vivre seule et mourir avec ses souvenirs, espérant toujours. Elle reviendra toutefois en 1931, mais les moines enfin revenus chez eux avaient fermé l’abbaye et sur l’un des vantaux de la porte Jarente elle put lire le mot "clôture".

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Cette année là Roger Karl, dont les conquêtes féminines ne se comptent plus, rompt avec Georgette. Maurice Leblanc écrit à Maeterlinck pour lui demander une pension pour Georgette. Il ne la versera que deux ou trois mois. Maeterlinck écrit à Maurice Leblanc : "Inutile d'insister. Je sais ce que je sais et partant mieux que toi ce que j'ai à faire. Quant à l'avenir dont tu parles, il ne dépend que de moi et de mon bon plaisir. Et après ce qu'on m'a fait, ce n'est que justice…."
Les mots étaient lachés, "Il ne dépend que de moi et de mon bon plaisir", c'est le résumé de ce que fut sa vie avec Georgette. Il a aimé, aime et aimera en fonction de lui.
Georgette tombe à nouveau malade puis, sans argent, décidera de tenter sa chance aux U.S.A.

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Adresse aux USA de Georgette Leblanc

Maurice Maeterlinck accepte de présider le Comité Verhaeren mais, du fait de ses déplacements, il n'est qu’un président soliveau. "Ce qu’il faut à Verhaeren, c’est une sérieuse étude critique et non pas quelques exclamations admiratives devant quelques centaines de vieux bonshommes ahuris."

Maurice Maeterlinck, en cette période d’après guerre, écrit à son ami Russell
"Voici la lettre qui je l’espère fera bon effet sur le consul. J’ai oublié de vous dire que si vous aviez des pommes de terre à vendre, je vous les achète, toutes celles dont vous pouvez disposer car ici on en manque absolument."
Après que la censure ait interdit leur représentation en France, cette année sont enfin publiées "Le Bourgmestre de Stilmonde" et "Le Sel de la vie" qui furent jouées à l'étranger.
Maurice Maeterlinck avec sa femme Renée arrive à New-York la veille de Noël 1919. Son débarquement du paquebot "Paris" inaugure la "Blue Bird campain for Happiness". Pour les Américains, Maeterlinck était le poète de l’optimisme facile. Au bruit des sirènes et escorté de motards, il gagna la maison de Monsieur Anderson, où il logea avec son épouse.
Le 27 décembre a lieu la représentation de "L’Oiseau Bleu" au Metropolitan Opera House. Maeterlinck y assiste dans la loge de l'ambassadeur de Belgique et de Madame de Cartier. Le voyage aux U.S.A. va durer cinq mois.

***

Pour 1920, son ami Henry Russell directeur de l’Opéra de Boston a proposé à Maurice Maeterlinck une série de conférences aux U.S.A. Il a accepté la proposition d’organiser diverses représentations. La première conférence a lieu au Carnegie Hall de New-York le 2 janvier 1920. S’il lit couramment l’anglais, Maeterlinck le parle mal ; aussi a-t-il dû suivre des cours avec le fils de M. Russell. Le succès de cette entreprise est très relatif et le contrat est rompu. L’aventure a duré cinq mois.

Mais quelle arrivée à New-York ! Le navire est survolé par une escadrille du milliardaire Vanderbilt dont les ailes sont teintées de bleu azur ; à la sortie de la gare, des banderoles avec "Welcome to Maeterlinck". Presque tous les magasins sont voués au bleu de "L’Oiseau Bleu". Un mécène new-yorkais met à sa disposition le rez-de-chaussée de son hôtel particulier, aussi vaste qu’un temple de style néo-mérovingien. Les délégués d’une société de chasseurs d’ours de l’Alaska l’invitent à présider un de leurs banquets à cause de ses prouesses plutôt sportives lors de sa conférence de la veille, moitié en anglais, moitié en français, sans micro devant trois mille personnes dont les milliardaires Otto Kahn, Blumenthal, Vanderbilt, et aidé par le grand orateur luthérien M. King qui lit une partie de son texte écrit en phonétique et le traduit tant bien que mal. Maurice est ravi, car il goûte pour la première fois du civet de renne, des pattes d’ours, de la chair de baleine, le tout arrosé d’eau glacée (puisque c’était encore au temps de la prohibition).

Le 27 janvier 1920 Maurice Maeterlinck entend l’opéra "Pelléas et Mélisande" pour la première fois. Mary Garden interprète le rôle de Mélisande. Maeterlinck écrit le lendemain que, tout en ne comprenant rien à la partition de Debussy, il a beaucoup admiré Mary Garden. Il admet que le compositeur a eu raison de préférer Mary Garden à Georgette Leblanc. D’autant plus facilement qu’il l'a effacée lui aussi de sa mémoire.

 

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Arrivée à Los Angeles le 23.2.1920

 

Son voyage aux Etats Unis se poursuit en février 1920 par les villes de Los Angeles, San Francisco, Toledo, Chicago, Kansas City, Saint Louis, Memphis, la Nouvelle Orléans, la Louisiane, le Texas, l’Arizona et la Californie. Le tout offert et merveilleusement organisé par le grand directeur de la Metro-Goldwyn, Monsieur Samuel Goldwyn. Maurice séjourne près de deux mois à Culver-City, rivale d’Hollywood où il écrit trois scénarios qui ne seront jamais tournés, mais payés. L’un d’eux a pour titre "Les plumes bleues", inspiré par la pièce qui se jouait alors. Un autre "The power of the Death", devint plus tard "La puissance des Morts".
Il fut reçu comme un prince, une voiture de chemin de fer, le Mayflower qui avait appartenu à Woodroow Wilson, fut mise à sa disposition avec un employé de Goldwyn, une dactylo, un journaliste, un chef chinois, un maître d'hôtel japonais, un domestique noir et une femme de chambre. De quoi impressionner Maeterlinck et sa très jeune épouse, sans parler des réceptions et des acclamations.

 

 

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Studios de Culver City de la Godwyn Cie Maurice Maeterlinck avec Helene Chadwick et Sydney Olcott. Sont présents Renée maeterlinck, le gouverneur Morris, Henry Russel et Milton Gardner.

Son voyage de retour commence par Detroit. Cortot, le célèbre pianiste français, donne un récital en son honneur. La seule remarque de Maeterlinck sera pour Henry Russell : "Dis donc, Henry, Cortot est épatant, il tape plus fort et va plus vite que toi ! " Maeterlinck avait toujours admiré la dextérité de Russell à la machine à écrire…
Début mai 1920 Maeterlinck débarque au Havre du transatlantique français "Touraine". Si Maeterlinck n'a guère compris l'Amérique, il a apprécié du peuple américain "la générosité, la limpidité, la candeur, la franchise, la bonne foi, l'ardeur à apprendre, à s'élever, à croire à quelque chose de supérieur."

Cette année là Jules Destrée, qui a fondé l’Académie de langue et de littérature française, désigne Maurice Maeterlinck pour y siéger. Il est nommé Grand-Croix de l'Ordre de Léopold.
Dans une lettre en date du 25 décembre 1920, Maeterlinck écrit à Henri Van De Putte, lui décrit le climat et la vie à Grasse. A la même période il annonce qu’il ira à Londres ainsi qu'à Paris pour les répétitions de ses pièces.

Le 27 octobre, sur le paquebot Olympic, Georgette s’embarque pour New-York, avec dans une bonbonnière "un peu de terre de Saint-Wandrille". Elle part avec Monique Serrure, une institutrice bruxelloise qui, abandonnant son métier, va consacrer sa vie à la comédienne, jusqu’au triste soir du dimanche 26 octobre 1941. Aux U.S.A., dans le Daily News, un article annonce que la jeune Mme Maeterlinck interdit à Georgette de se servir du nom de Maeterlinck accolé au sien.

 

G

 

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Le 9 janvier 1921 Maurice et Renée arrivent aux Abeilles.
Le couple Maeterlinck engagera comme cuisinier un authentique prince russe lors de ses séjours aux Abeilles. "C'est la moindre des choses que les princes servent à présent les poètes. Dans mon château, en Russie, j'ai toutes les œuvres du maître sur grand papier… Cela ne m'empêchera pas de faire de bonne cuisine" et Renée Dahon de lui demander "Ce soir donc, Monseigneur, des œufs cocotte et le pâté de poisson dont vous nous avez parlé hier." (Un demi-siècle de Gloires Théâtrales de Georges-Michel)

Avec sa jeune épouse, il se met à parcourir en voiture les routes de l’Italie du Nord, du Piémont à la Vénétie, puis il publie "Le Grand Secret" tiré à 20.000 exemplaires et une "Introduction" aux Epistres de Sénèque.
Maurice Maeterlinck voyage beaucoup car il est fatigué d’écrire. Aussi visitera-t-il la Sicile et la Grèce. Il met en application les mots dits à Jules Huret : "Moi, un poète ? J’écris parce qu’il le faut. Vous croyez que ça m’amuse ? Pour moi, c’est mortel. Ce qui me plaît, c’est marcher au soleil, avoir une bonne suée, respirer l’air marin... "
Il ressent les premières atteintes de la fatigue cardiaque et doit se surveiller. Les bains à Royat réduiront sa tension artérielle de 23,5 en 1921 à 17 en 1922. A partir de cette date, Renée deviendra son infirmière.

Il écrit à Doudelet qu’en avril, Goldwyn doit venir le voir à Nice, mais "Ils n’ont que des hommes d’affaires et pas un seul artiste dans leur compagnie. Aussi sont-ils incapables de mettre en scène les trois scénarios que je leur ai donnés."

Il est élu membre fondateur de l'Académie royale de langue et de littérature française.
En mai il manifeste auprès de Mockel sa désapprobation :
"J’entends ne prendre part à aucune manifestation de l’Académie tant qu’elle n’aura pas réparé l’injustice commise envers mon vieil ami Grégoire Le Roy."
Comme cette injustice ne sera jamais réparée, il n'assistera ni à la séance d'installation du 15 février 1921, ni à toutes les autres.

Le 23 août 1921 Maurice Maeterlinck envoie sa signature à un "manifeste des intellectuels belges contre la flamandisation de l'Université de Gand et la séparation administrative."
"L’Oiseau bleu" devant être repris au Théâtre des Champs Elysées, il se rend à Paris pour les répétitions.

***

Maeterlinck passe l’année 1922 à Nice, s’occupe de ses contrats et de ses différentes rentrées d’argent. En août on le retrouve à Royat.
Il reçoit de Maurice Leblanc la missive suivante :

"2 février 1922, Riviéra Palace Cimiez Nice,
Ma chère Marguerite vient d'être cruellement frappée. Elle m'a quitté quelques jours, la semaine dernière, appelée par un télégramme auprès de sa sœur Jane Lattès, tandis qu'une communication téléphonique m'apprenait la mort subite de cette pauvre femme que tout le monde pleure. C'est pour Marguerite un chagrin infini… Les Prat, qui viendraient en auto avec leurs domestiques, me supplient de leur trouver une petite installation, assez loin de la mer et sur la hauteur, quelque chose de très modeste, avec un bout de jardin ou une terrasse au soleil. Trois chambres. Ici à Cimiez, rien, ou alors des prix exorbitants. Je sais que tu as de l'affection pour cette pauvre petite, et si ta femme voulait bien s'en occuper, Marguerite se mettrait volontiers en relation avec elle pour tous les renseignements et recherches. Un mot de réponse, Maurice, et dis-moi si l'on est toujours sûr de te trouver vers 3 heures, nous irions te voir incessamment, car nous partons une dizaine de jours."
Si les relations entre Maurice Maeterlinck et Georgette sont terminées, il n'en est pas de même avec Maurice Leblanc.

***

En février 1923, Maeterlinck fait part à son ami Maurevert que, dans une course où il défiait de jolies dames, il s’est étalé sur le ventre, ce qui a provoqué un décollement des muscles de l’épaule et un arrachement périosté, c’est à dire une luxation anodine mais très douloureuse. Il sera au repos forcé pour une quinzaine de jours. Il a soixante et un ans !
Il part en avril-mai pour trois semaines dans le sud de l’Italie. Il visite la Sicile et prend des notes pour un livre qui paraîtra dans la revue "Demain" en 1924 (dans le numéro un), puis en 1927 sous le titre "En Sicile et en Calabre".

 

 

 

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Margaret Anderson en 1930

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Margaret, Louise Davidson et Georgette Leblanc
 

Georgette Leblanc (53 ans) fait aux U.S.A. la rencontre de Margaret Anderson qui l’aimera jusqu’au dernier jour. Margaret a fondé à New-York la Little Review et a entre autres publié des fragments de "Ulysses" de Joyce. Dans une Amérique puritaine, cette dernière est condamnée pour immoralité et s'exile en France suivant Georgette et Monique.
Georgette passe l’été en France, va à Etretat à la villa "le Sphinx" rebaptisée "le Clos-Lupin", pour voir son frère. Elle y rencontre à nouveau Marcel L’Herbier, à qui elle propose de travailler en Amérique. Début octobre, elle tourne avec Jaque Catelain "L’Inhumaine", puis donne quelques spectacles au théâtre de la Comédie des Champs-Elysés dirigé, depuis 1920 par son ami Jacques Hébertot. Elle loge rue Vanneau dans un "vieil hôtel" qu’elle a loué. Mais au début de l’hiver elle repart pour New-York.

***

Début 1924, recevant un recueil (La Flamme Stérile) de son ami Mockel, Maeterlinck écrit "Je suis très loin des vers, je n’en lis plus, mais tout de même, quand ils viennent d’un ami, je les respire avec plaisir comme des fleurs de ma jeunesse."
Le 6 mars à l'Opéra de Monte-Carlo a lieu une soirée de gala en l'honneur des Associations des Anciens Combattants ainsi que des Mutilés et Blessés de Guerre, sous le haut patronage du Prince Louis II de Monaco, de la Princesse Héréditaire et du Prince Pierre, on y joue "Pelléas et Mélisande" pour la première fois.

 

 

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En avril 1924, Maurice Maeterlinck achète le château de Médan. En l’an 800, à l’époque de Charlemagne, existait déjà un manoir domanial. Ce domaine appartenait à la riche abbaye de Saint-Germain-des-Prés et il semblerait qu’il en soit resté la propriété jusqu’au XI° siècle. Au XIII° siècle apparaissent les premiers seigneurs de Médan, des noms de Garancières, Marcilly, Méridon, Fromain-ville, Poissy, La Lande-sur-Eure. L'ancien pavillon de chasse fut édifié à la fin du XV° siècle, sur des bases anciennes datant du IX° siècle, par Guillaume Perdrier, changeur et bourgeois de Paris. Deux de ses fils furent les amis du poète François Villon qui leur consacra deux huitains dans son "Testament", et les cite dans sa "ballade des langues envieuses".

C’est le troisième fils Henri Perdrier qui fait reconstruire le manoir en 1494 ainsi que l’ancienne église où il fait placer la même année les fonts baptismaux des rois de France provenant de l'Eglise St Pol de Paris. Cette dernière était l'ancienne paroisse des Rois de France. On y avait baptisé Charles V et Charles VI dit le "bien-aimé". (On peut toujours les voir dans la nouvelle église reconstruite en 1635, qui serait l'œuvre de l'architecte et médecin Claude Perrault, frère de Charles, l'auteur des Contes.)

Son petit-fils Jean Brinon allait devenir un mécène pour les poètes de la Renaissance. Dans ce lieu avaient maintes fois séjourné pour des fêtes et divertissements les meilleurs poètes de la Pléiade tels Ronsard, Baif, Jodelle, Dorat. Le cardinal d’Este accompagné du Tasse séjournait à la cour de Charles IX, lorsque le roi lui présenta Ronsard à St Germain-en-Laye et les deux poètes visitèrent Médan. Rossard y écrit le poème " Le Hous, à Jehan Brinon".

Par succession le château de Médan devint la propriété de Jacques de Morogues, chambellan ordinaire d’Henri IV et c’est à cette époque qu’il faut y situer le séjour au retour d’une chasse d’Henri IV et Gabrielle d’Estrées sa belle favorite, le roi ayant fait de Saint-Germain-en-Laye sa résidence préférée. Le château de Médan fut transformé au XVIII° siècle en une véritable demeure seigneuriale.

En 1924, cette résidence d’été parfaite n’avait pas été habitée pendant plus de vingt ans et nécessitait de très nombreux travaux, au point que les droits d’auteur de "La Vie des Abeilles" faillirent s’y engloutir.


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Le 27 avril, Maeterlinck écrivait à son ami Cyriel Buysse : "Je viens d’acheter le château de Médan (rien de commun avec la villa de Zola) que nous sommes en train d’installer. C’est à 25 km de Paris, 15 hectares de parcs et de bois. Henri IV y a couché avec Gabrielle d’Estrées et Ronsard y a séjourné."

Gabrielle d'Estrée, la presque reine décédée en 1599, décrite en 1590, en ces termes : "Bien qu'elle fut vêtue d'une robe de satin blanc, si est-ce qu'il semblait noir en comparaison de la neige de son beau sein. Ses yeux étaient de couleur céleste et si luisants qu'on eût difficilement jugé s'ils empruntaient du soleil leur vive clarté ou si ce bel astre leur était redevable de la sienne. Avec cela, elle avait les deux sourcils également recourbés et d'une noirceur aimable, le nez un peu aquilin, la bouche de la couleur des rubis, la gorge plus blanche que n'est l'ivoire le plus beau et le plus poli, et les mains dont le teint égalait celui des roses et des lys mêlés ensemble, d'une proportion si admirable qu'on les prenait pour un chef d'œuvre de la nature."

Renée ressemble quelque peu à Gabrielle, de quoi faire rêver Maurice.

Les Maeterlinck s’y installent en juillet. D’importantes réparations seront faites également en octobre 1931.
En signalant la maison voisine que Zola avait achetée en 1878, il dira souvent : "La revanche du symbolisme sur le naturalisme... ." Zola, propriétaire de ce "modeste asile champêtre" payé par les droits de L'Assommoir, grand amateur de photos, prendra un très beau cliché du château de Médan. Il existe trois oeuvres du château de Médan peintes par Cézanne alors qu’il séjournait chez son ami d’enfance Emile Zola. (Notes : Cézanne)

Maurice Maeterlinck reprend ses habitudes, bien décrites dans l’Introduction de Georgette Leblanc pour "Les Morceaux Choisis". "Il se lève tôt, visite ses fleurs, ses fruits, ses abeilles, sa rivière, ses grands arbres, se met au travail deux heures précises, puis revient au jardin ; après le repas, il se livre aux sports qu’il affectionne... chaque soir, le rayonnement de la lampe éclaire ses lectures, et il se couche de bonne heure."
Un lévrier blanc de Renée, comme ceux que possédait Georgette Leblanc à ses débuts, accompagne Maeterlinck lorsqu'il passe son temps à lire et écrire dans son studio, au premier étage, avec pour seuls meubles une table, un immense divan de cuir et des bibliothèques.

 

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Maeterlinck se prit d’amitié pour un arbre, un chêne qu’il allait voir plusieurs fois par semaine, dans un petit bois qu’il possédait sur la route de Poissy à Rouen. (L'Autre Monde ou le Cadran Stellaire)

"Le souvenir d’un bel arbre, amical et fidèle (ils le sont tous) peut avoir sur notre vie et notre destinée, autant d’influence que les souvenirs d’une femme ou d'un homme. Je les ai toujours aimés et j'ai toujours eu pitié d'eux. Ils sont les grands sacrifiés, les plus innocentes victimes des injustices de la nature. Eternels prisonniers, enchaînés par leurs racines, impuissants résignés, ils ne peuvent fuir la tempête et n'attendent que des malheurs. L'hiver, nus et décharnés, attaqués par la neige et la glace, ils grelottent dans les ténèbres. Seuls les oiseaux les fréquentent, les habitent, les réveillent, leur parlent du ciel et leur apprennent à sourire…" L’arbre fut foudroyé. Pour abréger ses souffrances Maeterlinck donna l'ordre de l'abattre mais n'eut "pas le cœur d'assister au sacrifice."

Toujours au printemps 1924, au cours d’une croisière en Méditerranée Orientale, avec sa jeune épouse, il visite la Grèce, l’Egypte, la Syrie et à Beyrouth, il rencontre Pierre Benoît ("Puits de Jacob").

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Pierre BENOIT et Maurice MAETERLINCK au Caire

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Maurice_Maeterlinck_en_Egypte

 

Maurice Martin du Gard lui rend visite aux Abeilles et le décrit ainsi : "Le visage nu et rose, les joues sans pli, les yeux bleus d'un enfant. Le sourire ne quitte guère l'homme dont la pensée est en harmonie avec sa vie et n'a jamais eu besoin de mentir […] La poésie, le travail, l'amour font de ces beaux vieillards silencieux et lents ; ils ne craignent pas Dieu et l'aiment quelquefois ; Maeterlinck l'aime bien sans savoir lequel. A ce sommet de la beauté morale, il ne renonce à rien." (Carlo Bronne Conférence du 30 avril 1962 C.U.M.)

La Belgique le voit revenir après la deuxième quinzaine de septembre.

C’est au début de l’hiver 1924, toujours de New-York, que Georgette Leblanc adresse un message aux artistes français, les encourageant à innover dans ce pays de toutes les audaces. Elle y rencontre Katherine Mansfield et Gurdjieff.

Mais au printemps 1925, elle rentre définitivement en France, s’installe au château du Prieuré à Avon près de Fontainebleau, chez l’écrivain-gourou Gurdjieff. Il dira d'elle : "Quand elle est arrivée elle était candidate à la mort, maintenant elle est candidate à la vie." Elle termine le tournage de "L’Inhumaine", dont une représentation privée est donnée au Colisée, sur les Champs Elysées, puis sous forme d'une soirée de gala, au " Ciné Zoologie ", le vendredi 20 mars 1924.

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Maurice Maeterlinck écrit de Nice le 22 février 1925 à son ami Russell :"J’ai en effet gagné le procès Pond. Une bonne affaire ! Ca me coûte 13.532 francs plus les frais d’un double voyage aller et retour de Nice. Car Pond est en faillite et c’est moi qui dois tout payer. C’est beau la Justice !." Maurice Maeterlinck, comme toujours, emploie beaucoup de temps dans des transactions pécuniaires et des procès. Les transactions avec Goldwyn marchent heureusement mieux. (De très nombreuses lettres conservées au Musée de Gand ne sont que le reflet de l'importance de l'argent pour Maeterlinck)

De Nice, il écrit à Henry Russell le 20 mars 1925 :
"Sélysette ayant fait de l’auto, est au lit ; on craint une fausse couche, mais le danger paraît écarté." Malheureusement le 16 mai il écrit encore ; "Sélysette a accouché dans des circonstances angoissantes. C’était un placenta proevia, c’est-à-dire que le placenta venait avant l’enfant, ce qui, à cause de l’hémorragie foudroyante, est presque toujours mortel. Il a fallu en hâte sacrifier l’enfant, un superbe garçon de 8 mois, pour sauver la mère. Aujourd’hui, celle-ci est hors de danger, mais j’ai revécu les heures tragiques de L’Intruse ! "

Georgette Leblanc avait dû avorter, Renée faisait une fausse couche !

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En juin, il passe deux jours à Paris avec son épouse avant de partir en cure à Royat. Le château de Médan les retrouve pour le mois de juillet.
S’il passe à Bruxelles et à Gand en septembre, il prétexte en novembre la santé de son épouse pour ne pas se rendre à Londres à la première du "Bourgmestre".

Le 8 novembre, le poète écrit à H. Russell : "Sélysette va très bien. Elle est tout à fait rétablie et la terrible épreuve n’a, grâce à Dieu, laissé aucune trace." Puis au sujet des Mémoires que H. Russell est en train d’écrire (The Passing Show) : "Je serais très heureux de connaître ce que vous dites de l’affaire Georgette. Peut-être pourrais-je vous aider en vous donnant des détails et des précisions qui compléteraient les vôtres."
De Médan il annoncera à son ami Mockel qu’il accepte de faire partie du comité d’honneur du Théâtre Idéaliste Français d’E. Dujardin.

Il publie chez Fayard dans "Les Oeuvres Libres" de décembre "Le Malheur Passe". Le 8 juillet 1925 Maeterlinck écrivait à Henri Duvernois qu'il avait dans un tiroir trois ou quatre pièces pas très bonnes et qu'il se promettait d'envoyer à Fayard l'une des moins mauvaises. Cette dernière lui sera quand même payée 6.000 francs, "C'est très largement payer trois petits actes qui ne cassent rien."

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Le couple Maeterlinck repart en Algérie en février-mars 1926. Dans une lettre à son ami Harry il précise en parlant de Biskra : "les indigènes sont des moustiques qui assaillent le touriste, pour lui cirer les bottes, lui vendre des couteaux de fer-blanc ou le guider dans l’unique rue de la ville." Il déconseille l'utilisation de la compagnie transatlantique …
En juillet ils visitent les Baléares et encore une fois la Sicile.

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A partir de Médan, il écrit à Doudelet, pour lui proposer de lui faire visiter la Manufacture de Tapisserie pour laquelle ce dernier pourrait travailler en proposant des cartons. Il espère ainsi aider son ami dans le besoin.

Au château de Médan, dans son bureau du premier étage, Maurice écrit "La Vie des Termites" tirée à 80.000 exemplaires en un an. "La Puissance des Morts" une pièce en quatre actes et dix tableaux est publiée en 1923 sous le titre "The Power of the Dead". Puis traduite en français, elle paraît dans "Les Oeuvres libres" chez Fayard. Elle est le remaniement d'un scénario écrit en 1920 à Santa Monica sur la demande de Sam Goldwyn.

Cependant, en 1925 paraissent en Afrique du Sud des articles d’Eugène Marais, dont des extraits sont publiés en France ainsi qu’en Belgique. E. Marais est né à Prétoria (Afrique du Sud) en 1872. Il a été journaliste, a fait quatre ans d’études de médecine puis des études de droit à Londres, si bien qu’il est avocat à Johannesbourg en 1910. Il part étudier les babouins à Waterberg au nord du Transvaal. Il pousse ses études au point qu’il peut se mêler aux animaux sans danger. Lors de ses expériences, il étudie également la fourmi blanche ou termite.
Un ami l’incite à publier ses découvertes très originales dans des articles qui paraissent en afrikaner dans le périodique sud-africain Die Huisgenoot. L’afrikaner est une langue facilement compréhensible par tout Flamand. Ces articles ont un tel succès que les publications durent deux ans. Pour la première fois est émise l’idée que le nid des termites est semblable en tout point à l’organisme d’un animal. Les ouvrières et les soldats ressemblent aux globules rouges et blancs du sang, la reine est le cerveau, le vol sexuel est analogue au jaillissement des spermatozoïdes vers l’ovule.

En 1930, Maurice Maeterlinck, ne pouvant observer les termites comme il le fit pour les abeilles, reprend à son compte et publie dans "La Vie des Termites" les idées originales de Marais, assez peu connu en Europe (soit plus de la moitié de l’œuvre de ce sud-africain).
Cette publication est considérée comme un plagiat pur et simple par tout un pays. Maeterlinck ne disait-t-il pas : "le misérable tripoteur de phrase que je suis en réalité... " Lettre à Dommartin du 2 décembre 1890

A la fin de la première quinzaine de septembre, les Maeterlinck partent pour la Belgique.

Dans le but de faire une affaire, et toujours séduit par les bâtiments qui ont une histoire, Maurice Maeterlinck fait acheter le château de Coudray-Montpensier par son beau-père Félix Dahon pour la somme de 350.000 francs par acte du 10 novembre 1926.

Après avoir été la propriété des familles de Montsoreau, de Marmande, de Sainte-Maure et d’Artois, la propriété passe aux mains de Louis 1er d’Anjou, fils cadet du roi Jean le Bon. Cédé en 1400 à la famille Bournan, par Marie de Blois épouse de Louis 1er, il passe aux mains de Louis de Bourbon et de son épouse Jeanne de France. Par le mariage de leur fille, il rentre dans la famille de Boulainvilliers. Ce bien est saisi par les créanciers de Charles de Boulainvilliers, ce qui permet à Guillaume Poyet de l’acquérir. Ce dernier est à l’origine de l’ordonnance de Villers-Cotterets. François 1er le disgracie et donne le château à Jean d’Escoubleau, maître de sa garde. Puis il passe aux mains de son cousin germain Henri-François de Bouex, qui le revend à la famille de Vallière. Il est transmis à son petit-neveu Claude-Philippe de Lamote-Baracé et reste dans cette famille jusqu’en 1915. Madame de Chauvelin l’achète puis le revend en 1924 au colonel Ducros, qui à son tour le remet en vente.

Dans une lettre à son ami André de Bréville, en date du 21 septembre 1927 et demeurant 11, rue de Paris à Nice, Maurice Maeterlinck précise :

"Je croyais vous avoir dit que j’avais racheté il y a six ou sept mois, le château de Coudray-Montpensier (Château du Comte de Montsoreau). Je n’ai jamais eu l’intention de l’habiter. Il était à vendre, relativement à sa valeur réelle, pour un morceau de pain et je l’ai acheté pour le refiler à un américain. C’était donc comme affaire. Voilà 6 ou 7 mois que je l’ai sur les bras et je voudrais bien m’en débarrasser. Si vous connaissez un amateur ? 1.250.000 francs (10 à 50.000 francs pour celui qui apporte l’acheteur)."

Les Dahon n’y habiteront jamais et le château sera vendu le 20 septembre 1930 à la Société Civile Industrielle et Immobilière du Midi, c’est-à-dire la Société d'Aviation Latécoère.

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Studieusement, Maeterlinck écrit un livre par an : l’année 1927 est celle de "En Sicile et en Calabre" de la collection Voyages. (Cette étude, à part la dernière page constituée par un texte entièrement différent, constituera le deuxième chapitre de "L'Araignée de Verre" en 1932.)

Ce récit ressemble à un article assez critique d'un guide touristique. Il faut que les voyageurs qui se précipitent vers ces lieux soient prévenus des inconvénients et des déceptions qui les attendent :
"Ce qui domine tout ici, ce qui l'emporte sur tout, comme dans tous les lieux chargés d'histoire (et quel lieu, Athènes, Rome et Jérusalem exceptées, est plus chargé d'histoire que celui-ci ?) c'est ce qu'on n'y voit plus, ce sont quelques noms sonores que l'on répète sur des emplacements vides."

Girgenti " l'Agrigente des Romains, la ville de Phalaris et d'Empédocle, est, comme on sait, la grande cité des temples. Elle en compte sept ou huit en assez bon état. [...] Il y en a trop. Ils n'ont pas l'air sérieux. Ils semblent figurer dans une exposition universelle. On dirait qu'on les a brutalement arrachés à leur milieu, à leur atmosphère millénaire, au profit d'une exhibition mercantile et temporaire."
Partout "la nourriture est franchement exécrable. Quant aux vins, qui devraient, semble-t-il, être excellents, les plus renommés, ceux de l'Etna, l'Isola bianco de Syracuse, etc…, sont corsés, mais plats, sans bouquet, sans finesse."

Le Moscato parce qu'il faisait très chaud et qu'il avait grand soif lui parut frais et généreux. Tout y est minable, poussiéreux, sale.

La Calabre cependant obtient quelques grâces à ses yeux. "… la nature y est d'une splendeur incomparable. Nulle part, soit en Italie, soit en Espagne ou dans le midi de la France, je n'ai vu plus beaux oliviers que ceux qui forment d'immenses vergers et bordent les routes […] au-delà de San Giovanni, jusqu'aux approches de Nicastro ; et rien au monde n'a un style plus pur, plus classique, plus monumental qu'un bois d'oliviers, non plus formé d'arbres-martyrs, rabougris, suppliciés, décharnés, comme ceux que nous avons accoutumé de voir, mais plantureux, élancés, bienheureux, aux troncs énormes et lisses comme en auraient des hêtres millénaires, et au feuillage tendre et sain pareil à celui des saules au bord d'une eau courante. Ce ne sont partout qu'orangers, citronniers, haies de roses ; puis à mesure qu'on s'élève dans le pays, qu'on s'éloigne de la côte pour gagner la montagne, de profondes forêts de noyers et de châtaigniers, coupées de sources ruisselantes."

C'est aussi l'année de "Marie-Victoire" une pièce en quatre actes (Fayard, "Les Oeuvres Libres"). Dans une lettre du 14 janvier 1927 il écrit à Duvernois : "Il me reste au fond d’un tiroir une pièce en quatre actes, "Marie-Victoire", naïvement et gauchement tirée des mémoires de la Comtesse de Villirouët, que G. Lenôtre a résumées dans la 3ème série de "Vieilles maisons, vieux papiers." C’est touchant comme un drame de patronage ou de distribution des prix dans un couvent, mais qui ne ferait pas du tout l’affaire du bon périodique que vous avez fondé…" Ces mémoires furent publiées en 1902 par son arrière-petit-fils le comte de Bellevue, "Marie-Victoire" en est un condensé.

En juin il retrouve Royat pour sa cure, puis repart pour Médan dès le 25 juin.

Maurice Maeterlinck surveille les répétitions de "L’Oiseau Bleu" à L’Odéon. La générale à bureaux fermés a lieu le 23 décembre, la première le 26 et le service des secondes le 28. André Cadou dirige l’orchestre qui interprète la musique de scène qu’il avait composée. La distribution comporte entre autres artistes Paul Oetly, Balpêtré, Véra Korène, Joseline Gael.

Toujours très préoccupé par les questions financières, il accepte de Martin Harvey les droits proposés pour filmer "Burgomaster", bien qu’ils soient beaucoup moins élevés que ceux qu’il a touchés pour 3 autres scénarios vendus à la Métro-Goldwyn. Mais, il reste intraitable quant à l’esprit de la pièce dont il ne veut pas qu’on fasse "un film pro-boche".

En novembre, on le retrouve à Médan "cloué par une sciatique, mais il travaille à un bouquin sur la 4ème dimension." (La Vie de l’Espace) A partir de cette date Maeterlinck voit sa gloire se rétrécir même s'il a gardé un large public fidèle jusqu'au bout.

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En 1928 paraît : "La Vie de L'Espace" tirée à 50.000 exemplaires en un an. Il y traite de "La Quatrième Dimension", de "La Culture des Songes", de l' "Isolement de l'Homme", des "Jeux de l'Espace et du Temps" et de "Dieu".
"Qu'il y ait quatre ou mille dimensions, elles seront toujours pleines de Dieu. Quant à dire ce que j'en sais, je renvoie aux grandes religions et aux grandes philosophies, qui n'en savent absolument rien. […] qu'il est la cause sans cause de toutes les causes,[…] Il est donc immense, l'irréductible, l'éternel inconnu, l'inconnu de l'inconnu.[…] on dira qu'il est l'Esprit, l'Intelligence de l'Univers L'intelligence de l'Univers étant nécessairement infinie nous est inaccessible."
"Je m'incline, je me tais devant lui. Plus j'avance, plus il recule ses limites. Plus je réfléchis, moins je le comprends. Plus je le regarde, moins je le vois, et moins je le vois plus je suis sûr qu'il existe ; car s'il n'existe point, c'est le néant partout, et qui peut concevoir que le néant existe ? Je suis heureux de n'y rien comprendre."

A la suite d'Einstein, Maeterlinck unit l'Espace et le Temps "en de merveilleuses noces auxquelles sont conviés les hommes de bonne volonté." Le problème de la Quatrième Dimension n'est pas seulement d'ordre mathématique "il se mêle à la vie réelle, tout au moins à la vie supérieure de tous les jours ; et comme beaucoup de problèmes de ce genre, par exemple en théologie, en métaphysique, en stratégie, sous le prestigieux appareil scientifique qui à première vue les rend inabordables, se cache une simple question de bon sens. […] Pour concevoir nettement une quatrième dimension, il faudrait avoir d'autres sens, un autre cerveau, un autre corps que les nôtres, en un mot pouvoir sortir complètement de notre enveloppe terrestre, c'est-à-dire n'être plus homme."
Contrairement à Alain, Maeterlinck et Einstein pensent que le temps est la quatrième dimension de l'espace. Il en résulte que l'espace est modifié par le temps mis par les objets ou par nous-mêmes à le parcourir. "Quand nous sommes par exemple dans un rapide, le paysage vient nettement au-devant de nous, il tourne à des plans différents, il entre d'autorité dans le compartiment. Un village prend la fuite derrière les haies qui se déroulent comme des rubans vertigineux et son clocher, un peu plus éloigné, le suit comme s'il traînait la jambe. Une vache couchée dans l'herbe fait du quatre-vingt-dix à l'heure, et ainsi de suite."
Inversement on ne peut séparer le temps de l'espace, du moins le temps mathématique, c'est-à-dire mesurable ; on ne peut en effet mesurer que ce qui est localisable dans l'espace. Donc il n'y a pas d'espace sans mouvement, autrement dit sans temps, ni de temps sans espace.
Ce qui a fait que ce livre, à l'époque, a eu un succès de curiosité nous paraît aujourd'hui une évidence.

Janvier verra les Maeterlinck cloués à Médan : Renée doit être opérée de l’appendicite. Le 10 février 1928, de Paris, Maurice écrit de nouveau ; "Sélysette a été opérée hier. Tout va bien" et, précise qu’ils partiront une dizaine de jours à Médan.
En août, sachant Doudelet dans une détresse profonde, les Maeterlinck proposent d’acheter certaines de ses toiles et Renée demande un carton pour un tapis à point noué, ce que Doudelet s’empresse de faire en lui envoyant un canevas.

Comme chaque année les Maeterlinck partent en cure à Royat pour le mois de juin.

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Le 6 octobre 1928 naît à Wesembeck, Province du Brabant, Louis Maurice Van Goitsenhoven, le fils des amis des Maeterlinck, qui lorsqu’ils résident sur la côte, demeurent après le cap de Nice, au château Castel Floréa (construit en 1924 et ayant appartenu à une princesse arménienne) qui donne sur la baie de Villefranche. Son jardin comportait un très grand nombre de palmiers. Il y en a beaucoup moins aujourd’hui.

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Dans quelques années, il pourra accoler à son nom le patronyme de Maeterlinck.


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Je mets un gros plan de cette photo puisque lors d'un entretien cette personne laissera sous-entendre qu'elle est le fils naturel de Maurice Maeterlinck (c'est vrai qu'elle lui ressemble étrangement !)

 

Maurice Maeterlinck fait supprimer la préface de "La Sagesse et la Destinée" dans la nouvelle édition qui doit paraître.
Paraissent le 30 avril 1928 des notes de voyages, "En Egypte", aux Editions de la Chronique des Lettres Françaises alors qu'elles ont été données en traduction à Londres et publiées en novembre 1925. Notes ornées de pointes-sèches d’Etienne Cournault.
Le couple visite cette année là la Calabre.

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En 1929 paraîtront "La Grande Féerie", "Berniquel" une pièce en un acte déjà publiée dans Candide du 22 juillet 1926 et que Renée interprétera sans grand succès avec Lugné-Poe à la Maison de l'Oeuvre, puis "Judas de Kérioth" pièce ne comportant qu'une scène et publiée par Les Oeuvres Libres n° 99 de septembre.
Les Maeterlinck séjournent presque toute l’année à Médan.

Dans une lettre à Gérard Harry, Maurice Maeterlinck relate : "Ma femme joue "L’Oiseau Bleu" à l’Odéon depuis le 25 décembre et les journaux attendent encore la première… Je regrette que vous ne l’ayez pas vue dans le rôle de Tyltyl, auquel elle avait donné une allure, une jeunesse, une vie que je n’y avais pas mises." La carrière de Renée n’égalera jamais celle de Georgette qu’elle a beaucoup cherché à imiter et remplacer.

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En 1929, une nouvelle proposition fut avancée à L'Académie Française au sujet de l'élection éventuelle de Maurice Maeterlinck en dehors de la question de sa nationalité. L'initiative en revint à Raymond Poincaré, qui voulait rendre hommage à la Belgique d'après-guerre à travers Maeterlinck. Mais il y eut des opposants, dont Etienne Lamy pour la raison que Maurice Maeterlinck représentait plutôt l'esprit allemand que le génie français, et qu'il avait été condamné par Rome. Maeterlinck n'accorde aucune importance à ce refus.

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En début d’année 1930 les Maeterlinck résident à Médan.

On publie une nouvelle édition de textes écrits en 1926 "La Vie des Abeilles" avec "La Vie des Termites" et "La Vie des Fourmis".

Si Maeterlinck a lu pour "La Vie des Abeilles" soixante-dix-sept ouvrages d’apiculture, pour "La Vie des Fourmis" il compile cent vingt-huit volumes, français, allemands et anglais. Il alla même dénicher de vieux ouvrages du XVIII° siècle. Elle est tirée à 70.000 exemplaires en un an.

"La Formica Rufa pullule dans les bois de Peira-Cava qui s'étendent au-dessus de Nice, près de la frontière italienne, à une altitude de quinze cents mètres. On n'y fait pas vingt pas sans y rencontrer un de leurs monticules d'aiguilles de pin, haut de cinquante à soixante-quinze centimètres. J'y ai fait ces jours-ci, […] une trentaine d'expériences." Avril 1930
Beaucoup plus tard Maurice Maeterlinck dira : "on m’assomme avec mes fourmis, mes termites, mes abeilles. Bien sûr, avec ces insectes, il m’a été possible de faire clairement comprendre ce qu’est, à mes yeux la société communautaire, ce que pourrait être la cité idéale. Mais j’aurais pu faire quelque chose de plus probant si la Science avait été au stade plus avancé quand j’ai commencé mes recherches." (26) "L’avenir ne sera pas aux littéraires, ni aux naturalistes, mais aux chimistes." (27)