10 - MENAGE A TROIS  (1911)


Selon certains biographes, ce serait, lors d’une des dernières répétitions de "L’Oiseau Bleu" que Maeterlinck (49 ans) fit la connaissance de celle qu’il allait épouser huit ans plus tard. Renée, Eugénie, Jeanne Dahon paraissait 15 ans mais était âgée de 18 ans. Elle était née à Nice le 15 décembre 1893 au 2 rue de la République, place Risso. Elle était la fille de Rose Malacria et de Joseph Dahon (marchand de vin installé à Paris après avoir longtemps habité le vieux Nice), tous deux de Saorge, Alpes Maritimes.

Renée mimait le Rhume de cerveau et disait quelques mots dans le tableau des bonheurs. On l’appelait "Gland d’argent" parce que, note Georgette Leblanc, "elle portait, aux premières répétitions, une toque de velours noir, ornée d’un gland d’argent, qui sautait sans cesse de son cou au bout de son nez." Elle apportait avec du mouvement, des rires et des chansons de Paris. Un jour elle demanda au maître une dédicace sur un de ses livres et ce soir-là on l’emmena dîner au restaurant.

Comme le décrit Georgette dans les "Souvenirs" on imagine que trop bien Renée Dahon (âgée de 18 ans) pendant les entractes se mêlant aux bambins qui s'accrochaient sans façon à Maeterlinck et, grimpaient sur ses genoux en cherchant dans ses poches les bonbons qu'il leur destinait.

Maeterlinck aurait retrouvé plus tard "par hasard" cette jeune fille au théâtre romain de Lillebonne, où il était allé avec Georgette depuis Saint-Wandrille assister à une représentation en plein air. Les Maeterlinck l'invitèrent à souper à l'abbaye et Renée resta tout l'été à Saint-Wandrille. Elle fit partie des sorties en automobile et fit du patin à roulettes avec Maurice dans les couloirs de l'abbaye.
Or, à cette période, la mère de Maeterlinck est très malade, l’auteur a besoin d’oublier sa peine. Les médecins lui ordonnent "de la gaieté, de la distraction et de nouvelles habitudes." Il allait suivre leurs conseils à la lettre.

Aux dires de Lola Rousseau (journaliste plus connue sous le nom de Lola Saint-Marceau, épouse de René Rousseau, journaliste au Figaro Littéraire et à Nice Matin), Georgette aurait été la première à faire la connaissance de Renée Dahon, et elles devinrent même très intimes. A Nice, Renée Dahon et sa mère logèrent à l’Hôtel St Georges, 7 avenue Clémenceau (propriété de 1908 à 1938 des amis de Georgette Leblanc Mr et Mme Auguste Ricard, parents de Lola Rousseau), avec l’espoir de rencontrer seules le maître, qui venait souvent y prendre ses repas.
Après quelques temps, même le problème de notes impayées des deux femmes fut résolu par Maurice Maeterlinck. Le choix était simple : Georgette avait quarante-deux ans et Renée dix huit.

Plus tard, la très jeune femme aux nattes blondes reviendra voir ces hôteliers, au volant d’un joli coupé Hamilcar, preuve de sa revanche sur la vie. Georgette regretta longtemps d’avoir présenté sa très chère Renée à Maurice Maeterlinck et en fit part très souvent à ses amis hôteliers.

Dans la revue L'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux de mai 1980 il est précisé qu'à Nice, vers 1907, Maeterlinck recruta une centaine d'enfants pour la figuration de L'Oiseau Bleu. Renée, âgée de 15 ans, faisait partie de ceux-là.

Le 9 mai 1911, Georgette assiste à une soirée donnée au Carlton par L’Intransigeant. Paul Léautaud la décrit comme "affreuse, ridée, presque caricaturale." Léautaud, Gide comme Lorrain, du fait de leur pédérastie, n'éprouvaient aucune sympathie à l'égard de Georgette.

Le 22 mai Maeterlinck retrouve Neuilly et pense rejoindre Saint-Wandrille le 15 juin.

Le 5 juin, alors qu'il travaille sur son prochain livre "La Mort" qui sera édité à Londres en octobre, il est appelé à Gand au chevet de sa mère mourante ; le 6, elle va un peu mieux mais il reste peu d'espoir de la sauver. Le 12 juin 1911, la mère de Maurice Maeterlinck décède. Georgette ne peut se déplacer, elle est retenue par les dernières représentations de "L'Oiseau Bleu" à Paris. Il souffre alors, lui qui ne connaissait guère la souffrance. "Sinon la souffrance de luxe de ceux que le sort a favorisés."

Georgette passe l’été avec son "Bébé" (surnom qu’elle donne à Maeterlinck) à l'abbaye de Saint-Wandrille. Ils y reçoivent tous les dimanches Jehanne et Fernand Prat. Ils ont aussi la visite de Natalie Barney et Rémy de Gourmont. Maurice, facétieux, en profite pour chuchoter à l’oreille irritable de Nathalie : "Gourmont, c’est une bouteille à encre." L’amazone décoche aussitôt une flèche visant juste et réplique : "Maeterlinck, c’est un mystique à motocyclette."
Sous forme de feuilleton "La Mort" est publiée dans le Figaro du 1, 2, 3, 4, 6 août.

Le 20 août, Maeterlinck est tout heureux de faire part de son achat d’une nouvelle automobile dans une lettre adressée à Lacomblez.
Alors qu'il pouvait s'acheter une auto, Maurice Maeterlinck ne subvenait toujours pas aux besoins matériels de Georgette Leblanc. Celle-ci devait encore s’absenter pour gagner son argent. Henry Russell (à cette époque directeur du Boston Opera House, bien que de nationalité britannique) a persuadé Maeterlinck et Debussy de lui permettre de monter "Pelléas et Mélisande" sur sa scène. Georgette accepte de partir à nouveau, engagée par Henry Russell pour aller chanter "Pelléas" au Boston Opera. Après avoir répété avec André Caplet, qui doit diriger l’orchestre à Boston, Georgette doit s’embarquer en compagnie de Mathilde à bord de l’Olympic en décembre, en pleurs, désolée de s’arracher à Maeterlinck. Georgette, ne pouvant annuler ce contrat au dernier moment, part avec l’angoisse de retrouver à son retour son "Nous" détruit, son couple étant déjà bien fragile.

Renée Dahon "Gland d’argent" restait au domicile du couple et changeait les idées du poète qui venait de perdre sa mère. Georgette dira : "La petite Renée vit toujours ici. J’ai accepté cela pour que tout le monde soit content."
"Tout de suite Maurice s’embrasa. La petite l’avait envoûté. Il renaissait à cinquante ans grâce à cette présence nouvelle, irrésistible, tendre et piquante, drôle, enfantine et dévergondée, ensorcelante." (Ce ménage à trois durera six ans)

Mais si Russell devait devenir le meilleur ami de Maurice il n’arriva pas à le persuader de l’accompagner en Amérique. La première eut lieu le 1O janvier 1912 sans lui. Russel fondait cependant sa publicité sur le bruit que Maeterlinck viendrait. Il organisa une mise en scène, fit louer une chambre dans un hôtel de Boston par un acteur mystérieux qui vint même à la représentation et se sauva immédiatement après. Malgré tout cela les quelques représentations données ne connaîtront pas le succès.
Les représentations de "Pelléas" terminées, Georgette regagna la France début 1912 sur le Provence pour retrouver son Maurice en compagnie de Renée Dahon.

Lorsqu’elle est de retour à Paris, Georgette loge dans un appartement précédé d'un petit jardin (à Neuilly au 35, rue Perronet), non loin de sa sœur Jehanne Prat qui demeure 96, boulevard Maillot dans le "pavillon des Muses" où de 1899 à 1909, Robert de Montesquiou avait organisé de mémorables fêtes.

Le 15 novembre 1911, Maurice Maeterlinck achète à Nice la "villa Ibrahim", un pavillon d'inspiration orientale, au 66, avenue des Baumettes non loin de la villa "Marie-Antoinette" appartenant au peintre Jules Chéret. Il écrit à Gérard Harry qu'il a trouvé "le jardin et la maison idéales." Pour Louis Bertrand : "De mon balcon, je voyais en face de moi, à une portée de fusil, le pavillon vaguement oriental où Maurice Maeterlinck passait ses hivers. C’était le beau temps où Mme Georgette Leblanc, le front ceint d’une ferronnière, ou casquée d’or comme une Walkyrie, récitait les vers du poète flamand, ou jouait, au Casino de Nice, "Quand nous ressusciterons d’entre les morts" et autres sublimités ibséniennes."

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La villa est rebaptisée "Les Abeilles" par Maeterlinck. C’est une grosse maison régulière qui abrita d'abord des nonnes italiennes. Elle fut ensuite la propriété de Maurice Emile Audifret (jusqu’en 1872), puis devint la propriété (de 1879 à 1911) d’un soi-disant "pacha turc", Ibrahim Ben Sadoun. C'était en réalité un marchand de "turqueries" habitant et tenant boutique 13, rue Masséna à Nice. Ce dernier la coiffa de créneaux et la surchargea d'un catalogue d'orientalismes prétentieux, qui agaçait Robert de Souza. Des vignes entouraient cette étrange maison. Plus tard, Octave Mirbeau y résidera.

 

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Maurice Maeterlinck se débarrassa très vite de toutes ces turqueries de stuc, mais conserva les vieilles céramiques persanes à dessins bleus décorant un escalier et les volets ouvragés en moucharabiehs, reprenant le motif caractéristique de l’art géométrique islamique, "l’étoile" laissant la lumière pénétrer à travers des perforations en forme de polygones.

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Le quartier des Beaumettes à Nice

Gomez Garillo dans Charme de la Riviéra raconte : "…aux Baumettes fleuries de mimosas et bourdonnantes d'essaims, dans les jardins de Maeterlinck. Le grand poète qui n'avait encore que quelques cheveux blancs […] me signalait autour de sa terrasse morisque les plus beaux endroits de la région : "Sur les hauteurs s'étalent les vignes de Falicon d'où proviennent les petits vins rosés et pétillants que le vieux Bonifassi nous offre quand nous allons dîner chez lui. Là, à nos pieds, se trouvent les collinettes où travaillaient quelques artistes comme Louis Bertrand et Ferdinand Bac. En suivant la ligne blanche de la plage on arrive, en quelques minutes à la Californie niçoise, plus poètique que celle des Etats-Unis."

"Attiré par la beauté du site... Ce qu’il recherchait, c’était la solitude et le silence au milieu d’une nature comblée" dit Jules Bertaut.

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"Ce matin, je monte chez Maeterlinck. Le sentier est étroit. Il faut trouer, déchirer, violer les feuillages. Les bougainvillées pourpres escaladent les moindres clôtures. Au fond d’un cul-de-sac, une porte dérobée, comme celle des maritornes des couvents scandaleux. Ancien couvent aussi, cette forteresse,... […]Nous traversions des jardins orientaux, cette fois, aux vasques décorées de faïences persanes ; nous descendions par un escalier de marbre jusqu'à une terrasse qui domine la côte, où dévale une extraordinaire forêt de palmiers, d'eucalyptus, d'oliviers et de cyprès" précise Georges-Michel.

Un banc situé sous un poivrier avait les faveurs de Maeterlinck, tout près de la grille d'entrée. Là, après avoir pris son courrier, il le parcourait avant de rentrer à la maison et se mettre au travail, à dix heures. Plus loin, il y avait un verger d'orangers qui embaumait et que le chemin séparait en deux.

Dans ce jardin merveilleux se mêlaient eucalyptus, ifs, néfliers du Japon, aloès, oliviers, mandariniers, figuiers d’Arabie, massifs de roses et d’oeillets. Jules Bertaut disait alors de Maeterlinck : "Il étonnait ceux qui lui rendaient visite par la diversité de ses occupations, tantôt occupé dans son jardin à observer les fleurs et les insectes, tantôt fêtant joyeusement avec des amis, sous une pergola couronnée de roses, une fête carillonnée, tantôt s’exerçant à la boxe avec un professionnel", (en compagnie du Professeur Bon, de Wolf, le compositeur de Bérénice, et Agié, l’inventeur d’un procédé de photographie en couleurs). De la villa voisine venait régulièrement un visiteur, l’auteur d’ "Arsène Lupin". Parmi ces visiteurs-amis on retrouvait aussi : Jules Bertaut, Louis Bertrand (de l’Académie Française), le docteur Charles-Edouard Lévy, la marquise de Ménabréa, Michel Georges-Michel.

Cadilhac décrit ainsi la villa : "Elle s’élève sur la colline des Baumettes parmi les eucalyptus géants, au-delà d’une grille ouvragée de fer forgé." Grâce au dessin d'Emma Ségur-Dalloni dans sa série d'articles "Sites d’Esprit", nous avons une idée de cette merveilleuse villa. Le Musée de Gand possède également une aquarelle de V.J Roux Champion représentant l'entrée de la villa Les Abeilles. Dans son livre "L'Art, le boulevard et la vie", Georges Maurevert écrit également : "C’est dans un très vieux jardin d’un quartier retiré de Nice. M. Maeterlinck, M. Leblanc et moi, nous suivons passionnément le pèlerinage d’un collier de chenilles processionnaires, évoluant sur un mur bas." A la question de Maurevert : "A quoi servent ces chenilles ? " Maeterlinck répond : "Elles constituent d’excellents baromètres. Leur procession annonce le beau temps ; vous pouvez compter sur une période de très beaux jours…"

Franz Hellens rencontre pour la première fois Maurice à la villa Les Abeilles en 1916 : "Une grille, verrouillée par un noeud de grosses chaînes et un énorme cadenas rouillé, défendait le domaine. Entre les barreaux, on ne voyait que le début d’un chemin qui devait conduire à l’habitation ; il tournait court. Cette avenue bien ratissée m’inspirait tant de crainte que cette grille sans accès... Je vis devant moi un homme simple, accueillant et ne cherchant qu’à mettre son visiteur à l’aise. Au physique, une nature solidement bâtie, le visage mâle, avec des yeux bleus très clairs dont le regard prenait, selon les circonstances, une expression rêveuse ou très éveillée. Je le vis exactement tel que nous le montre Georgette Leblanc." Franz Hellens fait la connaissance du jardinier "Monsieur Gris", des ruches et des fleurs du jardin. Il rencontre Maurice maintes fois sur les trottoirs de Nice, une canne à la main fendant la foule, ne regardant personne, "avec son pas invariable, ni paresseux ni pressé, le pas de quelqu’un dont le chemin est toujours libre et qui a mesuré une fois pour toutes son but et ses forces." Maeterlinck allait souvent déjeuner dans un petit restaurant du cours Saleya, pour manger de la bouillabaisse au homard ; le garçon de l’établissement connaissait tous les ouvrages "philosophiques" du maître et en récitait des passages par cœur. Maurice disait en souriant : "un de mes disciples".

Maurice, avec le jardinier, organisa l’ordonnancement du jardin, veillant au bouturage d’églantiers et à l’entretien de certaines plantes.

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L'entrée de la villa Les Abeilles par Adélaïde de Groot Musée Masséna

Au premier étage de la maison il installe dans son cabinet de travail un plan panoramique de Gand et une reproduction du polyptyque de "L'Agneau Mystique" de Saint Bavon, église où Charles Quint a été baptisé.

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Quartier des Beaumettes

Georgette rendait souvent visite à sa sœur, qui possédait la "villa Minerve" sur la Promenade des Anglais, et à son frère qui logeait dans une villa voisine des "Abeilles".

"Ne voulez-vous pas voir Arsène Lupin avant de partir ? Sa villa est voisine." dit Maurice Maeterlinck à M. Georges-Michel qui, en compagnie de Maurevert, venait de lui rendre visite.
"Dans un jardin, sous un citronnier, un homme écrivait. Un châle vert couvrait ses épaules, un large chapeau, son front, une grosse moustache, sa lèvre. Devant lui s’étendait le vieux Nice, dont les toits rouges brillaient entre les orangers, les néfliers, les amandiers aux fleurs naissantes. Des pétales tombaient sur les feuillets.
Maurice Leblanc leva lentement la tête :
- Je suis avec le chef de la sûreté, dans un égout secret, de la vase jusqu’aux yeux... Ah ! avoir seulement une allumette...
Un citron se détacha d’une branche et roula sur la table. Le romancier ramassa le fruit, le considéra, et écrivit :
"Une pierre se détacha de la voûte. Arsène Lupin la reçut et l’examina avec ses doigts. Elle était molle, de forme oblongue et de couleur jaune clair. Il l’écrasa dans sa main irrésistible. L’acide citrique lui piqua légèrement la peau.
- Sauvé !... murmura-t-il, en jetant un regard de victoire vers le chef de la sûreté.
Mais celui-ci avait disparu !"

Dans "Un Demi-siècle de gloires théâtrales", on lit : "Sous une tonnelle, devant une mare fortifiée de tulipes, de jacinthes, de véroniques, les fauteuils sont alignés autour d’une table sur laquelle le soleil chauffe des bouteilles de vin du pays. Des boîtes de cigares s’étagent sur un coin. Là-bas, la mer scintille."

C’est à Nice que Georgette présente à Maeterlinck le comédien Roger Karl.
Nous avons les photos d'une séance de boxe entre Maeterlinck et ce dernier, ainsi qu’entre Georgette et Renée. Georgette proposa à Karl de la suivre en Italie pour y jouer des pièces de Maeterlinck. Dans le "Journal Littéraire" de Paul Léautaud, et le "Journal d’un homme de nulle part" de Roger Karl, nous apprenons sa liaison avec le comédien, aventure sous-entendue anonyme dans ses "Souvenirs". Elle l’avait rencontré à Bruxelles, où elle avait reçu son bouquet de violettes sur la scène.

 

 

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Aujourd’hui malheureusement, comme la maison de campagne d’Oostacker, la villa "Les Abeilles" n’existe plus. Elle a fait place à un lotissement moderne.