3 - LES ANNEES DE PELLEAS

(1892-1894)



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Le 13 février 1892, dans une lettre à Lacomblez, Maurice Maeterlinck espère finir le mois suivant "Pelléas et Mélisande". "J'en ai plein le dos de la littérature et de ce vain travail de cheval aveugle..." Dans une autre missive, il demande à son ami Le Roy un prêt pour payer son nouveau vélo : tandis qu’il demande dans une autre encore à Verhaeren que l’on aide Paul Claudel. On peut le trouver tous les dimanches matin jusqu'à 11h30 à Gand chez ses parents.
L’éditeur Lacomblez publie en 1892 le drame lyrique en cinq actes de "Pelléas et Mélisande". Maeterlinck fera l’aveu de n’avoir écrit jusque là "que des centaines, voire des milliers de vers, qui suivaient plus ou moins les fluctuations littéraires des années (Banville, Coppée, Richepin, Leconte de Lisle, Hérédia ensuite Baudelaire et Verlaine)" et précisera que Mélisande, Sélysette" et les fantômes qui suivirent, attendaient l’atmosphère créée en moi par Villiers..." Maeterlinck écrira plus tard : "Je sens que j’ai fini avec les drames pour marionnettes, avec les Maleine et les Pelléas. C’est un cul de sac ! ", "reniant le flou, le mièvre de ses premiers écrits", selon Franz Hellens. Il est traduit en anglais la même année par Laurence Alma Tadema, fille de Sir Lawrence Alma-Tadema, peintre hollandais naturalisé anglais.
Dans une lettre du 11 septembre, adressée à Le Roy, Maeterlinck demande des renseignements sur Henry Quittard car il voudrait mettre de la musique sur "Pelléas".


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Aurélien Lugné-Poë

Le 17 mai 1893 (les 16 mai 1893 et 22 mai 1893 autres dates proposées dans certaines biographies), Maeterlinck et Lugné-Poe firent représenter au Théâtre d’Art sur la scène des Bouffes-Parisiens par la compagnie dramatique dite de l'Œuvre, son nouveau drame : "Pelléas et Mélisande" pour une matinée et devant un parterre de lettrés. Parmi les "souscripteurs" il y eut Tristan Bernard, Léon Blum, Paul Hervieu, Georges Clémenceau, Robert de Rothschild, Léonide Leblanc, Romain Coolus, Rachilde, Robert Dreyfus, Henri de Régnier, Lucien Muhlfeld, Henri Lerolle, Valette, Robert de Montesquiou, la Comtesse Greffulhe (née Caraman-Chimay), Paul Adam, Jacques-Emile Blanche, le peintre américain Whistler, Claude Debussy qui ne connaissait ni l’auteur ni l'œuvre mais à qui on avait suggéré, par Mauclair, la possibilité d’une composition musicale... (Qu’il faudra attendre jusqu’en 1902 ) Ils furent aidés financièrement par le père de Lugné-Poe, par la presse, et pour une bonne part par Camille Mauclair, qui participa également à la mise en scène.

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Camille Mauclair par Lucien Levy Dhurmer

Jusqu'au dernier moment Maeterlinck eut peur d'un échec, il écrivait à Gérard Harry : "Je commence à douter, maintenant, que cela vaille quelque chose et qu'on s'en occupe ! Je ne sais trop comment on en pourrait faire l'analyse : il ne s'y passe rien ou presque rien : ce n'est guère que le drame d'un désir. Et l'action, la plupart du temps, n'en est pas seulement intérieure, elle a lieu à l'insu même de ses héros."

Ce fut encore Octave Mirbeau, écrivain naturaliste disciple des Goncourt, qui fut le plus élogieux dans L'Echo de Paris : "Une belle et hautaine manifestation d’art dramatique, d’art simple et profond, aura lieu dans quelques jours : le récent drame de M. Maeterlinck "Pelléas et Mélisande" sera représenté à Paris. Selon le destin ordinaire des œuvres fortes, aucun directeur de théâtre n’a songé à celle-ci. En un temps où tout vaudeville grivois, tout mélodrame à tirades trouvent leur place et leur public, personne ne s’est levé pour réclamer la nouvelle création d’un admirable esprit, et l’écrivain qui, il y a deux ans, sauvait avec "L’Intruse" l’honneur d’une saison dramatique française, n’a rencontré nulle part un accueil moins indifférent que jadis. C’est dans l’ordre, et si l’idée me venait d’en plaindre M. Maeterlinck, je penserais le mésestimer. Non certes ! Il a fallu dans cette aventure que l’enthousiasme et l’amitié de jeunes artistes vinssent suppléer à tout. L’odyssée serait édifiante, de tous les contretemps qu’il leur fallut subir. Ce serait refaire l’histoire de la conspiration du silence et du mauvais vouloir qui accueillent toute tentative esthétique, avant que la volonté persistante ait secoué l’indifférence, déjoué l’envie, forcé le médiocre à rentrer sous terre une fois de plus. Sans subvention, sans théâtre, n’escomptant ni flatteries, ni protection, ni tous ces petits trafics qui honorent le cabotinage contemporain, des jeunes gens ont créé par leur seul effort tout le spectacle qui va être donné. Rien ne manqua : malveillances, promesses non tenues, manœuvres... Ils connurent même, eux qui faisaient face à tout sans aucune ressource, l’insinuation presque comique de tirer des bénéfices de cette "affaire". Pauvre affaire ! Cela leur fut donné, grâce à la vivacité d’une femme de lettres, Madame Tola Dorian, qui, peut-être éprise de concilier l’économie avec le noble rôle de Mécène, offrit de prendre à son compte le spectacle, tergiversa trois mois, finit par s’en tenir à régler les frais matériels des décors, mais en exigeant qu’à son nom fut réservée une agréable vedette. Eux, cependant, point étonnés de tous ces avatars, têtus et laissant dire, complétaient une troupe, faisaient répéter l'œuvre tous les jours, patiemment. Le peintre Paul Vogler s’ingéniait à composer une décoration originale ; le résolu et habile metteur en scène Lugné-Poe et le poète Camille Mauclair menaient les répétitions, couraient Paris, cherchant une salle, dessinant les costumes, veillant à tout. Aujourd’hui ils touchent au but, et l’on verra jouer "Pelléas et Mélisande".

La distribution comprenait : Louise France en première servante, Suzanne Gay en servante, Marie Aubry dans le rôle de Pelléas, Mlle Meuris en Mélisande. Georgette Camée (épouse de Maurice Pottecher) en la Reine Geneviève, qui était l’actrice la plus en vue du défunt Théâtre d’Art, aura là un de ses derniers grands succès. Georgette Loyer, Boulay, Emile Raymond était Arkel (une voix splendide, un des meilleurs tragédiens de l’époque), Lugné-Poe était Golaud.

Les décors, peints par Paul Vogler et payés par Tola Dorian (fond végétal et maritime) étaient stylisés au point que Lugné-Poe dut au dernier moment remettre à l’endroit des châssis mobiles, car les machinistes s’étaient trompés. Comme le rideau tombait entre chaque changement de scène (dix-huit) la critique trouva cela très irritant. Tola Dorian femme de lettres, née princesse Mestchersky était l’épouse du député de la Loire Ch-L. Dorian. Elle était également l’amie de Victor Hugo durant ses derniers jours et s'en vantait beaucoup.

Lugné-Poe avec Paul Vogler, avait dessiné les costumes médiévaux sur les conseils de Maeterlinck. Vert pour Pelléas, mauve pour Mélisande et, écrit Maeterlinck à Lugné-Poe, "une robe simple et dessinant bien le corps, le cou bien dégagé, la taille haute, la robe très longue devant et derrière de façon à cacher les pieds. Ceinture orfévrée, peut-être quelques pierreries au col et aux manches (en évitant naturellement les périls de la verroterie). Pour la coiffure, que dirais-tu de rubans violets tressés dans les cheveux (en évitant naturellement le grec) ou bien simplement quelque feuillage un peu bizarre ? "

Maeterlinck envoyait des dessins du peintre Walter Crane, l’illustrateur de Tennyson. Lugné-Poe s’inspirait plutôt de ses amis Nabis, surtout pour l’atmosphère générale.

Le style W. Crane contre le style du groupe Nabis (fondé par Paul Sérusier).

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Les critiques dramatiques, toujours bons juges, s’imaginèrent retrouver toutes les situations théâtrales connues, depuis Shakespeare jusqu’à Courteline, en passant par Musset, Poe, Feuillet et Augier. Dans l’ensemble cette représentation fut bien accueillie malgré les réticences habituelles de quelques symbolistes et des réserves sur le jeu des acteurs jugé parfois affecté.

Pendant cette matinée sensationnelle, Maeterlinck alla tourner trois ou quatre fois dans les rues autour du Palais-Royal. Ses cheveux, il nous le dit ensuite, avaient démesurément poussé pendant la matinée. C’était un phénomène assez curieux : chaque fois que Maeterlinck, énervé par une représentation ou par un fait touchant une de ses représentations, venait à Paris, ses cheveux croissaient en quelques heures au point qu’il devait ensuite passer chez un coiffeur.
De cette pièce, Maurice Maeterlinck dira : "C’est une aventure de jeunesse que j’ai transposée. Il ne faut jamais chercher très loin."


Lettres de Maeterlinck à Lugné-Poe :

Mon cher Lugné, la distribution de Pelléas me semble parfaite. Il me reste cependant un désir : il y a dans la scène I au IV, un rôle de vieille servante, qui n’est pas bien long, mais auquel j’attache quelque importance parce qu’il prépare l’atmosphère où se meut la scène finale. J’ai vu l’an dernier, Madame France, à Bruxelles et depuis, je l’aperçois parfaite en ce rôle. On m’a dit qu’elle consentirait peut-être à l’accepter - serait-il possible de la voir ? Les mains,    M.M.

Mon cher Lugné-Poe, Pour les costumes XI°, XII° siècle, ou bien selon Memling (XV° siècle) comme vous voudrez et selon les circonstances - le plus important serait d’en harmoniser les nuances entre elles et aux décors. J’admire l’acuité de votre remarque au sujet de Golaud dans les souterrains. Non il n’y a pas fait descendre Pelléas avec le dessein de l’y tuer, mais d’abord simplement en se mentant à soi-même, pour le motif qu’il dit de rechercher les sources qui empoisonnent le château, ensuite, dans le désir de l’avoir là, seul et loin de tous et de pouvoir lui parler librement et gravement de ses soupçons dans l’obscurité. Seulement, une fois qu’ils y sont, il sent qu’un seul mot troublerait la sorte de prestige qui le retient, qu’il éclaterait et aurait tué son frère (c’est pourquoi il n’osera parler qu’au grand jour et sous les yeux lointains des gens du château). Enfin, au fond de lui-même, par une tentation mauvaise, qu’il ne s’avoue pas de jouer ainsi au bord d’un crime, le plaisir comme vous dites, du sentiment de faiblesse de Pelléas dans sa main, et l’espoir, peut-être de je ne sais quel accident et quel hasard dont il ne serait pas seul coupable...
Bien cordialement vôtre et merci,      M.M.

Gand, 22 février,
Mon cher Lugné-Poe, Vous êtes un merveilleux artiste, et que je suis heureux d’avoir eu en vous seul et sans hésitation, la confiance la plus absolue, et que je suis sûr, maintenant que tout ira bien !... Ce que vous m’écrivez de la manière dont vous entendez, et dirigez la pièce est d’un artiste admirable et je ne regrette qu’une chose, c’est que vous ne puissiez pas être Golaud. Quelles émotions profondes n’y perdrons-nous pas !... Je dois aussi une bien grande reconnaissance à Mademoiselle Camée, de ce qu’elle veuille bien accepter ce petit rôle de Geneviève, afin que cela aussi devienne beau et parfait. Il y a dans le rôle de Mélisande une réplique à supprimer (acte III, page 12, ligne 11) où elle dit : "Je suis affreuse ainsi" c’est en effet une affreuse coquetterie de modiste et je verrai à remplacer le propos - de même la chanson qu’elle chante me déplaît et je donnerai à choisir à Mademoiselle Meuris, entre une trentaine d’autres que j’ai faites, celle qui lui semblera convenir le mieux. Si quelque autre chose vous choquait aux répétitions veuillez me le dire, vous avez si bien pénétré l'œuvre que vous ne pouvez plus vous tromper et qu’en ce moment vous y voyez plus clair que moi. Ah ! que j’admire votre dévouement beau et pur ; et pourquoi vous dire combien je vous en suis reconnaissant...    M.M.
P.S. Voici mon adresse exacte en hiver : 22, Bd Frère-Orban, en envoyant la lettre à Oostacker il y a un retard de plus de 24 heures.

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La pièce sera représentée à Bruxelles au théâtre du Parc le 5 ou le 11 juin 1893 (selon les biographes), sous la direction de Lugné-Poe.
Maurice Maeterlinck refuse cette année encore de faire des conférences, sa voix se brisant après 5 minutes.


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En 1894, il publie une traduction d’"Annabella" (‘tis pity she’s a whore : Quel dommage que ce soit une prostituée) drame de John Ford, représenté au Théâtre de l’Oeuvre le 6 novembre 1894. Assistent à la représentation Jules Renard, Léon Daudet, Mallarmé, Colette Willy.
1894 est aussi l’année où il écrit la "Préface aux Sept Essais d’Emerson" traduits par Marie Mali.

Vinrent ensuite les trois petits drames pour marionnettes : "Alladines et Palomides" (dédié à Laurence Alma-Tadema sa traductrice anglaise avec laquelle Maeterlinck a une liaison parmi tant d'autres) ; "Intérieur" publiés en 1894 et joués au Théâtre de l’Oeuvre le 15 mars 1895. Dirigé par Sardou, Lugné-Poe tenait le rôle du vieillard, tandis que S. Desprès celui de Marthe. Les décors étaient du peintre William Degouve de Nuncques. La générale eut lieu le 14 mars 1895 à 14 heures et la première le 15 à 20 heures. Maurice Maeterlinck se rendit à Paris le 4 mars pour assister aux préparatifs de cette représentation. Elle sera reprise à la Comédie-Française en 1919.

Maurice Maeterlinck publie ensuite "La Mort de Tintagiles" qui est une "Oeuvre d’inquiétude et d’angoisse" dans laquelle la présence ténébreuse, hypocritement active de la mort, remplit tous les interstices du poème et où il n’est répondu au problème de l’existence que par l’énigme de son anéantissement. La partition musicale de "La Mort de Tintagiles" sera écrite en 1905 par Jean Nouguès.

Au Théâtre des Mathurins le 28 décembre 1905, Georgette Leblanc jouera le rôle d’Ygraine dans "La Mort de Tintagiles", avec Nina Russell (Bellangère), Stéphane Austin (Aglovale) et Tosti Russell.

A son éditeur Lacomblez, il confiera qu’il a très peu travaillé durant cet été là, il abandonne son projet d'une traduction de Novalis "ce qui pourrait être qu'une traduction intéressant fort peu de lecteurs et précédée d'une préface qu'il est presque inutile d'écrire [....] préférant vivre par moments", même s’il travaille "à des petites choses innocentes" entre autres "un essai sur les abeilles."

Puis viendront une traduction des "Disciples à Saïs" et des "Fragments de Novalis".
André Poniatowski lance en 1895 la luxueuse "Revue franco-américaine" dont le premier numéro paraît en mai. Maurice Maeterlinck collabore à cette édition, comme Maurice Leblanc, Alphonse Allais, Mallarmé, Robert de Montesquiou. Malheureusement la revue disparaît au bout de trois mois.





4 - LA RENCONTRE



 (1895)



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Autoportrait de Georgette Leblanc

Le 11 janvier 1895, après la représentation de la pièce "Le Père" de Strindberg, Maurice Maeterlinck assiste à une soirée ("un souper après spectacle") chez le grand avocat Edmond Picart, dans son hôtel de l’avenue de la Toison d’or. De nombreux artistes sont invités. Maurice Maeterlinck (33 ans) rencontre Georgette Leblanc (26 ans) chanteuse lyrique, "romanesque, extravagante, férue de poésie et de philosophie transcendantale" dira Roland Mortier. Elle avait interprété cette année là "La Navarraise", et "Carmen" de Bizet, au théâtre de la Monnaie à Bruxelles.

Elle habite alors 18, place des Martyrs, près de la place de la Monnaie. Elle a été invitée en même temps que Maeterlinck grâce à la complicité du couple Madeleine et Octave Maus qui éprouvent pour elle une grande sympathie et qui connaissent son envie de rencontrer l'écrivain.
Elle est la sœur de Maurice Leblanc, le célèbre auteur d’Arsène Lupin (né à Rouen le 11 décembre 1864 et mort à Perpignan le 6 novembre 1941). Elle deviendra la compagne de Maurice Maeterlinck.

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Maurice Leblanc

Georgette est née à Rouen le 8 février 1869 à une heure et demie du matin, et non en 1873 comme elle le fera croire pour se rajeunir. Elle est la fille d’un négociant, Emile Leblanc et de son épouse née Blanche Brohy, locataires dans une demeure bourgeoise bâtie à la fin du XVIII° siècle, rue de Fontenelle, à l’emplacement de l’ancienne forteresse du Vieux Palais. Georgette désigne son père comme "armateur" pour avoir créé des lignes de navigation entre l’Angleterre et la France. En fait, à cette date, il s’occupe du commerce de la houille anglaise qui arrive à Rouen par bateaux, combustible pour les nombreuses usines de la banlieue. André Maurois dépeindra deux "aristocraties" à Rouen, qui se jalousaient : celle du port et celle du coton. Emile faisait partie de celle du port. Il n'avait aucune origine vénitienne comme sa fille voudra le faire croire dans ses biographies d'actrice, étant seulement d'origine normande et plus précisément rouennaise.
Plus tard, en 1873, la famille achètera une maison rue du Baillage face au jardin Solférino. "Un jardin public s'étendait devant notre maison. De mon balcon, au printemps j'arrangeais mes premiers échanges avec le monde." précisera Georgette dans les "Souvenirs".Elle prend des leçons d’orgue chez Aloys Klein "le grand éditeur de musique de Rouen" installé 65, rue Ganterie. Il porte barbe, moustache, et un binocle à la Zola.

C’est chez lui qu’un jour elle rencontre Massenet. Avec son amie Nelly-Rose au piano, Georgette chante lors de réceptions données par ses parents. Le 27 mai 1880, elle fait sa première communion ; une réunion de famille se déroule "dans la grande salle à manger que mon père vient de faire construire et dont il est si fier". "Pour se distraire on va voir le prestidigitateur Pickman, de passage à Rouen." La famille Leblanc donne de grands dîners, comme de coutume dans la bourgeoisie ; la cave contient mille bouteilles de grands crus.

Sa mère Blanche est morte, à l’âge de quarante et un ans, le mardi 27 janvier 1885 à sept heures du soir. Georgette avait alors quinze ans. De sa mère, Georgette dira : "De vieille famille normande, elle avait les qualités de sa race. Elle était forte, gaie, sensée mais sensible." On pourrait faire la même description pour Georgette : gaie, sensée mais sensible. Son frère Maurice avait également une sensibilité "excessive" aux dires de sa sœur.
Elle passe des vacances chez son oncle dans la propriété "Le Courtil", face à l'abbaye de Jumièges et proche de Saint-Wandrille. Elle est alors élevée et surveillée par de vieux domestiques : une cuisinière, un domestique Alexandre, deux bonnes Madame Lieuvin et Mademoiselle King. Son père ne quitte guère ses bureaux en ville. Il est sévère et Maurice Leblanc confesse "Mon père ne plaisante pas sur mes heures de sortie nocturne" (à l’époque de ses vingt ans). Georgette noircit encore le tableau au point que l’on désigne ce père comme "fou de colère" devant les fugues de sa fille qui voulait quitter la maison paternelle pour rencontrer Sarah Bernhardt. Après plusieurs tentatives pour être reçue par l’artiste, elle s’échappe un matin, prend le train, débarque à la gare Saint-Lazare, se fait conduire boulevard Pereire et, toute émue, tend en entrant ses fleurs au domestique et son parapluie à Sarah. La comédienne l’accueille gentiment, lui fait chanter un air d’opéra et déclamer deux fables de La Fontaine. Verdict de Sarah Bernhardt : "Mon enfant, vous serez tragédienne ou chanteuse, comme vous voudrez."

Seule, elle passe son temps à chanter, dessiner et sculpter. Elle est l’élève du sculpteur Alphonse Guilloux et réalise en 1890 un "buste de Madame S". Elle se prend à rêver de faire une carrière à Paris. Son frère la dépeint ainsi : "On l’entendait et on la voyait à peine, car ses goûts la portaient à être seule et à se taire. Les grands rideaux des fenêtres constituaient sa cachette favorite... Elle restait dans un coin, vaguement orgueilleuse de pouvoir supporter la solitude. Elle y puisait un sentiment obscur d’originalité, qui la disposait à s’accommoder de tout, sans se plaindre, et même à s’infliger de légères privations" (Elle sera le personnage de Claire dans "L’Enthousiasme" roman de M. Leblanc de 1901). Dans les "Souvenirs" elle évoque un penchant idéaliste pour deux amitiés féminines.

Georgette et son frère sont émancipés le 24 février 1885 du fait de la succession de leur mère. A la lecture de l'inventaire après décès, on peut juger que la famille Leblanc est aisée. La sœur et le frère, ayant les mêmes aspirations, devinrent "alliés" car à Rouen "les préjugés étaient grands et les esprits étroits." Ils entretiendront cette complicité toute leur vie. Sa sœur Jehanne est déjà mariée et son frère, dès 1888, s’absentait souvent du fait de voyages et de son installation à Paris. De son premier amour elle dira : "Mon fiancé n’eut pas le courage de survivre au refus de mon père, qui voyait en lui le défenseur ardent de ma libération." Pour fuir cette bourgeoisie et son père elle avouera à son frère qu'elle veut être libre comme lui "Pour les mêmes (raisons) que toi, et pour d'autres que je ne m'explique pas bien, mais qui sont très anciennes déjà, qui m'ont toujours remuée. J'ai besoin de me manifester, dans un sens ou dans l'autre. Et puis l'on m'a trop comprimée jusqu'ici. Je veux être heureuse à ma façon, choisir ma vie et la choisir librement."

Comme plan d’évasion pour quitter sa famille, elle ne conçoit qu’un "mariage blanc". A d'autres intimes, elle dira qu'il lui fut imposé par son père. Le contrat de mariage est conclu le 19 avril 1891 avec un Espagnol né à Saragosse, dénommé Bonaventura Juan Minuesa (mariage civil à l'Hôtel de ville et religieux à l'église Saint-Godard, le 22 avril 1891). "Les fêtes du déjeuner rejoignirent celles du dîner, puis on dansa." Minuesa était négociant à Paris, demeurait au 32 rue de l’Echiquier ; il avait trente et un ans. Il apporte 27 000 francs ; Georgette a une dot de plus de 100 000 francs.

Elle se séparera de ce mari au bout de dix mois. "Je ne concevais pas dans quelles tragédies feuilletonesques je m’engageais. J’en sortis après une année, de luttes avec cet époux véhicule qui, soutenu par les lois, prétendait jouer le rôle qu’elles lui conféraient." Elle en sort "ornée d’ecchymoses"… "un docteur déposa une plainte au Parquet. On m'enleva, au nom de la loi, pour me mettre dans une maison de repos, rue du Ranelagh."
L'été 1892, Georgette passe des vacances à Allevard-les-Bains dans les Alpes avec son frère. Elle profite d'une séparation de corps et de biens de son mari, prononcée par le Tribunal civil de la Seine en date du 13 décembre 1894. Elle loge alors dans un appartement avec atelier avenue Victor Hugo surnommé "la gare", que lui a trouvé son frère Maurice. "Quand je rentre dans mon coin solitaire, quand je mets la clé dans la serrure, mon cœur tremble comme si j'approchais d'un être aimé." Très vite cet appartement devient le lieu de rencontre des littérateurs, sculpteurs, peintres et musiciens de l’époque : Louis Fabulet ami de son frère, Georges Rodenbach le poète belge, Josephin Péladan qui se fait appeler "Sâr" et veut convertir à l’ésotérisme les milieux littéraires, Elémir Bourges futur académicien Goncourt, Bazalgette, Georges Maurevert, Maurice Rollinat, Henri de Groux le grand ami de Léon Bloy, Joseph Granié "auquel elle inspira un adorable portrait", Gabriel Fabre, Henry Bauër qui l’invite souvent à partager sa loge au théâtre. Maurevert dépeint cet appartement "plein d’étoffes antiques, de bibelots rares, de gravures, d’esquisses."

Elle était de petite taille et pour se grandir elle portait de très hauts talons. Elle se promenait souvent vêtue de robes de style médiéval, ferronnière au front, avec deux lévriers blancs tenus en laisse. Nous retrouverons d’autres lévriers blancs, quelques années plus tard, dans la vie de Maeterlinck auprès de sa deuxième compagne, Renée Dahon-Maeterlinck.

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G. Leblanc

Le 23 novembre 1893, dans "L’Attaque du Moulin" d’après Zola, elle fait ses débuts à l’Opéra Comique de Paris et crée le rôle de Françoise. Elle joue ce drame lyrique en quatre actes de Louis Gallet, musique d’Alfred Bruneau, au théâtre des Arts de Rouen à partir du 20 janvier 1894. "N’ayant dû son éducation musicale et théâtrale à aucun Conservatoire, elle avait tous les défauts et toutes les qualités d’une autodidacte. Elle se dépensait avec une fougue qu’elle-même aujourd’hui juge un peu luxuriante."

Au vernissage de l’exposition du Champ de Mars, en 1894, en compagnie de son frère Maurice, véritable dandy (un garçon doux mais bizarrement accoutré de redingotes moyenâgeuses, de cravates véritables reposoirs pour camées), Georgette suscite aussi l’étonnement en portant "une toilette véritablement sensationnelle", "nonchalamment appuyée au bras du jeune esthète brun" Léon Bazalgette. Les choix vestimentaires seront toujours pour la famille Leblanc une affaire bien plus grave qu'ils ne sont pour le commun des mortels.

Gérard Harry la décrit ainsi : "Une intelligence capable de donner, en échange de ce qu’elle reçoit, tout ce que peut donner à un mâle esprit d’élite, l’esprit d’une femme assez douée pour arriver jusqu’à lui, lui parler, le comprendre et interpréter ses créations si génialement."

C’est : "Un être délicieux, fantasque, raisonnable, et un peu fou..." pour Van Lerberghe. Selon Maurice Martin du Gard elle est : "Pleine de talent, certes, trop pleine, et d’énergie, d’exubérance, de malédiction peut-être, assurément de bruit..." Elle aimait un peu scandaliser le bourgeois tant par ses toilettes que par ses attitudes. Elle avait du tempérament : le journaliste Jules Huret du Figaro ayant dit à M. Maeterlinck : "Je ne verrai jamais votre femme. Je n’imagine pas Maeterlinck vivant avec une actrice." Georgette Leblanc obligea le journaliste à la rencontrer, (il ne put fuir), "Je vous force à me connaître. Après, si vous me détestez, je n’aurai rien à dire ; mais d’abord nous allons causer ensemble..." Jules Renard la qualifiait ainsi : "elle est quelquefois très jolie. Elle a un sourire de tout le visage, qui est charmant."

 

Par son frère, dès 1890, elle avait entendu parler du poète belge : "quand j’étais petite fille en province, mon frère, Maurice Leblanc, m’avait parlé du poète que Mirbeau venait de proclamer le Shakespeare belge." Elle s’enflamma pour l’Introduction aux Essais d’Emerson qu’il lui avait envoyée (Dans ses Souvenirs c’est Camille Mauclair qui lui aurait donné ce livre). Elle voulut le voir et se fit engager au théâtre de la Monnaie à Bruxelles.

C’est Octave Maus qui devait organiser la rencontre. Georgette l’avait connu par l’intermédiaire de son frère qui avait dédicacé, dans le Gil Blas de 1894, trois de ses Contes essentiels au critique d’art "d’avant-garde" qu’il connaissait bien. Maurice l’avait mise en garde : "Pourquoi désires-tu approcher l’homme ? Les plus grands écrivains sont toujours inférieurs à leurs œuvres, attendu qu’ils mettent dans celles-ci ce qu’ils ont de meilleur." Ce que Georgette ne précise pas, c’est qu’elle eut une liaison avec Camille Mauclair, journaliste et critique d'art, à Bruxelles qui lui fit découvrir les œuvres de Maeterlinck.

Mauclair racontera à Maurice de Waleffe : "Vivant alors à Bruxelles avec Georgette, qui chantait Carmen à la Monnaie, je tombai malade, Maeterlinck vint me voir, Georgette me soignait, et ce fut l’aventure banale de Musset à Venise, quand George Sand le plante là pour le robuste docteur Pagello : pendant que je délirais, mon amie fila avec mon ami." En fait Camille Mauclair écrit à Maurice Maeterlinck : "Mme Leblanc, que tu ne connais pas, est une chanteuse du monde, très belle, très jeune. C'est ma maîtresse… Je l'aime beaucoup… Je crois que si elle jouait une chose de toi ce serait la Mélisande que Debussy a faite sur ton drame." Paul Léautaud, dans son Journal Littéraire au 29 janvier 1906, parle de "Mauclair très menteur, très vantard, se vantant partout d’être l’amant de G. L. qui venait chez lui, nue sous une simple fourrure,..." Georgette ne devait plus revoir Camille Mauclair.

L'ancien patron d’Octave Maus, l’avocat Edmond Picard, offrit donc un souper pour favoriser cette rencontre, le 11 janvier 1895. Picard dit à Georgette : "Vous ne savez donc pas qu’il est vieux ? ". Elle répondit : "Qu’importe, il est mon Dieu". De manière théâtrale, calculant ses effets, l’avocat avait attendu que tous les invités fussent réunis dans la même pièce pour faire apparaître Georgette dans une longue robe de velours à fleurs d’or. Puis il conduisit l’actrice au fond du salon devant un grand jeune homme fumant la pipe, portant une moustache brune mêlée de gris et "une mouche sous la lèvre inférieure, selon la mode Napoléon III." A sa vue elle murmura : "Quel bonheur il est jeune ! " Elle s'assit à table entre Picard et Lemonnier, face à Maurice Maeterlinck, apprit tous les détails de sa vie, et lorsque les plaisanteries arrivèrent sur les prouesses de Maeterlinck en tant qu’avocat il répondit : "Je ne plaiderai plus. Je conduis mes clients en prison. Fini, fini." Sa parole était difficile et "avançait comme une automobile qui fait "des ratés", On aurait voulu venir à son secours en finissant ses phrases." Ce solitaire, qui ne résistait pas au charme des femmes, succomba à celui de Georgette. Elle voulut visiter Gand, il se proposa de lui servir de guide, de lui écrire, de lui envoyer un livre…

Elle le veut. Elle dira : "Je rapporte simplement de mon séjour à Bruxelles une profonde affection : celle de Maeterlinck. Il est vrai, n’est-ce pas, que celle-là peut compter pour dix ordinaires ! "

 

 

 

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Maurice et Georgette vivront vingt quatre ans ensemble ou plutôt elle les vivra à ses côtés. Elle sera "son inspiratrice et la propagatrice de son œuvre, qui jusque-là teintée de fatalisme s’orientera vers des formulations plus positives, un art plus transparent et une philosophie moins désespérée." Jean-Marie Andrieu pense que : "Maeterlinck doit également à Georgette Leblanc d’avoir perdu une certaine lourdeur de scribe célibataire". Charles De Trooz définit son influence par ces mots : "Georgette Leblanc n’a pas changé Maeterlinck, mais elle n’a pas été étrangère au fait que l’âme de son théâtre allait changer.

Maurice Maeterlinck lui propose de la revoir, de venir à Gand. Portant imperméable Mac Farlane et chapeau melon sur le quai de la gare de Gand il l’attend, un cigare à la bouche. A chacune de leurs rencontres il apportait un livre, choisissait un passage et le lisait. C’était le "la" spirituel qui accordait les âmes" dira Georgette. A leur première rencontre il choisit un morceau d’un philosophe du III° siècle, les Ennéades de Plotin : "Jamais, l’œil n’eût aperçu le soleil s’il n’avait d’abord pris la forme du soleil. De même l’âme ne saurait voir la beauté si, d’abord, elle ne devenait belle elle-même."

Elle l’invite à son tour, ils se voient deux fois par semaine, parfois plus. "Un jour nous nous retrouvâmes au vernissage d’une exposition. Il portait un ulster de voyage, de grosses bottines de chasse et un vieux chapeau. Moi, j’avais un costume aussi joli qu’absurde, copie exacte d’une madone de Quentin Metsys. Unis par la même indifférence au ridicule, nous formions le couple le plus hétéroclite que l’on pût imaginer. Il m’offrit son bras ; nous circulâmes très amusés du scandale que nous causions... J’étais toujours vêtue en "tableau". Je me promenais en "Van Eyck", en allégorie de Rubens ou en Vierge de Memling ! "


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Ils se revoient et voyagent en Belgique, à Malines, à la cathédrale Saint-Rambaut, puis à Flessingue et à Middelbourg. Elle lui écrit de très longues lettres auxquelles il répond fidèlement. Il déclare : "Je crois que nous vivons quelque chose qui n’est peut-être pas sans précédent, car il faut bien que tout soit arrivé, mais en tout cas je n’ai jamais trouvé un homme, un livre ou une âme qui en ait parlé jusqu’ici." Il lui envoie des livres avec pour dédicace : "A l’héroïne des grands rêves."

Maurice Maeterlinck assiste à la première de Carmen le 23 mars 1895. Le lendemain, il lui écrit : "Vous êtes là comme une flamme à laquelle on se brûle au milieu des flammes peintes sur le mur." Plus tard il lui dira encore : "Je viens de découvrir le plus grand des fantômes dont je te parlais l’autrefois ; et je crois que c’est ta beauté. Elle me semble vraiment un troisième personnage venu d’un autre monde qui assistait à tous nos entretiens, de sorte que nous n’avons jamais été seuls jusqu’ici. Il faudra que je m’y accoutume pour qu’elle ne me distraie plus."

 

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G. Leblanc dans le rôle de Carmen

Le jeudi saint 1895 un amour, une passion hors du commun naissait. "Tu m’as fait comprendre que jusqu’ici je fus éclairé surtout par la lumière que je projetais sur les autres. Pour la première fois, j’ai reçu de toi un contact direct une impulsion cérébrale si forte qu’elle me domine encore." Elle répond "Adieu Maurice, je t’embrasse sur la bouche et sur l’âme." Et lui de répondre : "Je t’aime Georgette, je te vois dans tout ce que je touche, je suis à la fois ici et là-bas et je ne souffre pas encore à force de t’aimer et d’être heureux." C’est le début d’une importante correspondance que Maeterlinck encouragera du fait des talents d’écriture de Georgette.

De leur voyage fin mai 1895 à l’île de Walcheren il parlera de "voyage de noce". En juin 1895, Maeterlinck séjourne en Angleterre, où il retrouve sa très chère traductrice Laurence Alma-Tadema, puis il rejoint Georgette à Gérardmer dans les Vosges. Maeterlinck était allé se promener. "Je l’attendais à la fenêtre. Il parut. Son chapeau de paille était baissé sur ses yeux ; d’une main il tenait un livre de l’autre, une fleur. Il me l’apporta. C’était une simple fleur de prairie cinq pétales blancs surmontant une longue tige sans feuille."

Il allait d’un amour à l’autre sans problème, chaque femme lui apportant une partie de la femme idéale.


Qui est Maurice Maeterlinck à cette époque ?

Jules Renard le dépeint comme : "Un ouvrier belge qui s’est acheté un chapeau trop petit et des culottes trop larges." En effet, il s’habille selon les simples nécessités pratiques, sans le moindre raffinement "un veston à martingale ; un peu court dans le dos et un vieux chapeau de feutre souple, relevé derrière, baissé sur les yeux." Il est brun, a une carrure imposante "lourde et carrée de paysan flamand", des mains de mécanicien et un regard bleu clair, une mine placide et accueillante de propriétaire rural qui n’aurait d’autre souci que la chasse et la perception périodique de ses fermages. Il ne rit guère mais sourit, "son visage rose s’animait, sa bouche prenait une expression enfantine qui contrastait avec ses nobles cheveux blancs."

Lui qui aime les livres, reproche à sa province natale son peu de goût pour les arts et les lettres. "Dans nos régions, la bibliothèque est soigneusement dissimulée au grenier ou dans un placard comme une chose qu’il est indécent de montrer."

Il travaille régulièrement, tous les matins (réservant les après midi au sport et à la correspondance), en silence, sans jamais parler de ce qu’il écrit, presque sans ratures, d’une écriture nette, mais sans terminer les adverbes qui lui paraissent trop longs.

Gérard Harry dit aussi de lui : "Il a toujours su écouter autrui, à telles enseignes que ses idées en subirent autrefois l’influence". "On n’imagine guère homme plus simple et moins pédant d’allure que cet érudit ; personnage moins disert et plus timide que cet écrivain abondant et qui s’exprime par la plume avec une sûreté si voisine de l’autorité ; allures plus paisiblement bourgeoises que celles de ce triomphant poète et philosophe enveloppé, pourtant d’un si rayonnant prestige."

"Il n’aime que les murs blancs, les chambres claires, tout ce qui est net et reluisant." Aussi, il est dérouté par la pièce donnant sur la place des Martyrs où Georgette Leblanc loge. Il a en effet horreur des vieux meubles. Celui qu’elle appelle "Momo" écrit : "Et les châteaux rêvés sont les seuls habitables."

Il est avare et généreux à la fois, Pierre Descaves le dépeint comme : "Opulent, prodigue et soudain retenu par des vertus d’économie bien bourgeoises." A son ami Gérard Harry qui se réfugie en Angleterre devant l’avancée des armées allemandes en Belgique durant la grande guerre il écrit : "Vous devez être bien démuni de ressources. Alors je suis là. Un signe de vous, la moitié de mon avoir actuel est à votre disposition." C’est un excellent homme d’affaires lorsqu’il s’agit de ses œuvres : il recommande : "Il ne faut jamais répondre tout de suite à une offre. Laissez passer le temps ; quand l’acheteur croit tout perdu, télégraphiez. Demandez trois fois plus. Ca ne rate jamais."

Il est fidèle en amitié. Une dédicace de son ami Cyriel Buysse est pour lui comme un clou d'or dans l'une des trois ou quatre amitiés réelles et totales de sa vie.

Il fait honneur aux repas comme tout flamand et apprécie les grands vins, mais "on devait se mettre à table à l’heure exacte et, sous aucun prétexte, on ne pouvait être dérangé." Mais lui, si glouton, qui aime les viandes rouges (les carbonnades flamandes sont un de ses plats préférés), est aussi capable de ne plus manger que des légumes et se faire l’apôtre du régime végétarien.

Il avoue : "Je suis intérieurement dévoré par les nerfs." Certaines voix lui sont insupportables ; à les entendre, des violences l’étourdissent, il lui arrive de tomber en syncope. Maurice Martin du Gard rapporte dans la Revue des Deux Mondes du 1er février 1960 : "Jadis, une nervosité folle, une angoisse, un agacement pour les moindres choses... Le calme maintenant, presque plus de méfiance, jamais triste, c’est trop bête."

Pour retrouver son équilibre, il fait appel aux sports et pratique toujours la boxe (il suivra avec passion le match de Carpentier), l’épée, mais aussi le patinage, le canotage, la bicyclette, le vélo-moteur, puis la moto et "l’automobile de la première heure", une De Dion Bouton.

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Il aime les animaux, particulièrement les chiens : le loup de Poméranie "Louis" du temps où il habitait chez ses parents, Adhémar, Gaston, Delphine, Jules, Golaud le Bull, du temps de Georgette Leblanc ("Nos Chiens" publié en 1919), Mytil le pékinois, Mélisande la lévrière, Pelléas qui le suivra aux U.S.A.. Il n’aime pas les chats et tuera la chatte de Georgette d’un coup de revolver entre les deux yeux lorsqu’ils habiteront rue Raynouard. Il oubliera à la cave la ruche tant aimée et observée pour le livre "Les Abeilles", pour retrouver au printemps les cadavres de celles qui seront à l’origine d’une fortune en droits d’auteur. Mais il s’inscrira dans les premiers à la Société Internationale Antivivisectionniste.


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Pour Georgette : "C’est un être qui ne se livre pas ; quelque chose qui l’isole du monde l’isole encore de moi, quoiqu’il s’approche chaque jour davantage. Il ne se défend pas, mais il est défendu par tout un passé de silence et de solitude, une solitude plus réelle que celle qui consiste à vivre seul. Cette habitude profonde s’élève entre nous. Il me semble disputer notre bonheur à une force contraire."

Dans son agenda à la date des 8 et 9 février 1895 Maeterlinck inscrit : "Et les silences de l'amour disent des choses dont les autres silences ne peuvent pas donner l'idée, car les lèvres de l'amour taisent des choses que d'autres silences ne peuvent taire, car il y a dans ce que taisent les lèvres de l'amour, des choses que d'autres lèvres ne peuvent taire."

Dès le début de leur relation, il lui avoue qu’il a plusieurs maîtresses à la fois, l’une pouvant consoler des rigueurs de l’autre. "Pendant toute la durée de notre vie commune je respectais la liberté de mon compagnon... il fut libre... aussi totalement que si je n’avais pas existé. Sans en abuser, il en usa comme un enfant gâté... d’un air boudeur, il me révélait la cause de ses préoccupations... Et que cette cause fût brune ou blonde, un seul moyen s’imposait pour en affranchir son esprit. "On l’invitera pour prendre le thé" et il concluait négligemment : "Je la reconduirai chez elle." En général leur demeure fut assez proche... quelquefois seulement elles habitèrent plus loin...." Maurice Maeterlinck fut entre autre l'amant de Henriette Maillat, une des muses du Paris littéraire qu' Henry Gauthier-Villards dit Willy, l'époux de Colette, décrivait comme wagnérienne, ésotérique, néo-platonicienne, occultiste, androgyne, primitive, baudelairienne…

Le mariage, Maurice Maeterlinck en parle à Georgette Leblanc au bois de la Cambre au cours d’une promenade, au début de leur liaison. "Le divorce n’existant pas en Espagne, il eût fallu casser l’union à la cour de Rome. L’appui de Poincarré nous était offert, mais une série de démarches s’imposait : papiers à expédier, lettres à écrire, influences à requérir... vraiment c’eût été trop de dérangement", écrira-t-elle.


 

 

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