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De septembre 1874 à 1881, il vit les années les plus pénibles de son existence, lorsque ses parents, tenus par leur classe sociale et leur fortune, choisissent de le mettre, comme son frère Ernest, dans les mains des bons Jésuites du Collège Sainte-Barbe, au bord de la Lys, dans des bâtiments vétustes et laids où le manque de propreté et d’hygiène étaient flagrants, sans parler des "repas grossiers et bouillaqués, comme on dit dans le midi" qui soulevaient son dégoût. De ce collège, tel qu’il existait alors, il ne reste rien.

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Chapelle et entrée du collège Sainte-Barbe rue Savaen à Gand

Le préfet et les surveillants se montrèrent "insupportables, bornés et tracassiers" ; mais les professeurs surent être "très bons, très patients et très dévoués." - "J'ai fait mes humanités comme tout le monde ; mais après avoir franchi les frontières utiles et familières de la division et de la multiplication, il me fut impossible de m'avancer dans les parages désolés et hérissés de chiffres où règnent les racines carrées, cubiques et je ne sais quelles autres puissances monstrueuses, sans formes et sans visage, qui m'inspiraient une incoercible terreur. Toutes les persécutions de mes excellents professeurs se brisèrent une à une contre une force d'inertie inébranlable. Successivement écœurés, ils m'abandonnaient à ma morne ignorance, me prédisant d'ailleurs le plus sombre avenir et d'inconsolables regrets."

"Dans les années d’heureuse sagesse, un seul mauvais souvenir, une seule rancune qui obscurcit les belles heures de l’adolescence. Maeterlinck ne pardonnera jamais aux Pères Jésuites du collège Ste-Barbe leur étroite tyrannie... Je lui ai souvent entendu dire qu’il ne recommencerait pas la vie au prix de ses sept années de collège. Il n’y a selon lui qu’un crime que l’on ne peut pardonner, c’est celui qui empoisonne les joies et détruit le sourire d’un enfant." "On ne devrait pas avoir le droit de déformer ainsi de futurs hommes." G. Leblanc
Les jésuites ont développé en lui le goût des lettres, mais lui ont donné aussi le goût de la mort, le goût du divin malgré son indifférence religieuse.
Maurice fut parmi les élèves moyens ; on le jugea instable, capricieux, déconcertant. Il fut des plus récalcitrants lorsqu'on voulut le pousser à devenir membre de la Congrégation du Sacré Cœur. Maurice le dit à son père qui répondit : "Le Sacré-Cœur, ce n’est pas de l’idolâtrie, c’est de la boucherie." Ce père grand bourgeois était aussi frondeur.
Durant ces années, ce petit garçon "bien propre, ami des belles lignes et des belles couleurs, des fleurs,..." fait aussi du sport, des anneaux, du trapèze, de la barre-fixe.

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En cours de Français, devant des sujets imposés tels que : "Ecrivez le discours de Volumnie à Coriolan afin de l’arrêter aux portes de Rome", ou encore, "Ecrivez les réflexions, au moment de sa mort, de Manlius Capitolinus précipité de la roche Tarpéienne", il lui arrivait de pouvoir donner de la passion. Il avait alors 14 ans. Puis, il y eut ce professeur, un Français hors norme, qui donna comme sujet le récit d’une journée de vacances à la campagne. Maurice Maeterlinck se vit dans la cour de la ferme contiguë au jardin de sa grand-mère et se mit à rêver d’humaniser les animaux. Il écrira : "Je ne sais quelle lueur perça à ce moment les brumes de mon avenir." "Ce précoce et puéril chef-d'œuvre" était l’Oiseau bleu d’un enfant.

Rodenbach, Verhaeren (entrés en sixième en 1868)  et Franz Hellens (entré en sixième en 1891), fréquentèrent le même établissement. Maurice eut la compagnie de Charles Van Lerberghe futur poète des "Entrevisions" qui était né en 1861 dans l'immeuble juste en face la maison natale de Maeterlinck, et Grégoire Le Roy. Charles Van Lerberghe était orphelin de père et de mère. Son tuteur, Désiré Van Den Hove, n’était autre que le jovial "oncle Hector" de Maurice. Se promenant tous les trois dans les rues de Gand, ils furent souvent l’objet de railleries cruelles. L’injure la plus honteuse à leur lancer était : "Poètes". A cette époque, les "Trois Poètes" dévoraient en cachette quelques revues d’avant-garde. Ils s’étaient cotisés pour un abonnement de trois francs cinquante, à "La Jeune Belgique" de Max Waller, revue fraîchement éclose qui sonnait, à coups de clairons agressifs et stridents, l’éveil de la littérature belge.
Avec Van Lerberghe, Maurice Maeterlinck rivalise d’ardeur à la rédaction de textes où la littérature a son mot à dire. Tour à tour, ils remportent la première place et cette alternance ne fait qu’exciter leur rivalité et leur imperturbable amitié. Le 31 décembre 1894, Charles écrit dans son "Journal Intime" : "Qui a été la cause involontaire de l’autre ou plutôt la circonstance fortuite qui a fait que l’autre s’est tout à coup produit ? C’est peut-être une ridicule et prétentieuse erreur, mais je crois que cette cause, ce petit caillou dont le hasard a fait jaillir sur son passage une étincelle, c’est moi. C’est la souris qui a accouché de la montagne. C’est moi, et si les historiens de Maurice Maeterlinck ne le devinent jamais, cela n’ôtera rien à sa gloire et suffira à la mienne." Van Lerberghe dira également : "Avec lui, je ne parlais jamais que de littérature. Je n’ai jamais eu avec personne de conversations plus exclusives. Cela amenait, malgré la plus sincère amitié, une sorte de froideur entre nous. Nous ne nous rencontrions que comme des ours blancs sur d’étincelants blocs de glace, dans des mers polaires. Nous éprouvions, je ne sais quelle gêne l’un près de l’autre. Peut-être nos caractères se ressemblaient-ils trop."
Durant cette période, il écrit à perdre haleine, des centaines et des centaines de vers. Il lit un poème en alexandrins au mariage de sa cousine, envoie un épître à Verhaeren, compose des contes naturalistes et des comédies satiriques.
Maurice Maeterlinck était du type "taiseux contemplatif", expression de Camille Lemonnier, au contraire de Grégoire Le Roy qui fut le plus bavard des hommes.
Celui qui "a pris grand soin de se retirer au désert pendant sa jeunesse" et qui, célèbre, fuira toujours le monde, fit ses études de Droit à l’Université pour satisfaire  sa famille. La science du droit lui apparut à la fois comme un "cimetière romain et un moderne chantier de construction." Là, il rencontre Emile Verhaeren dont le nom aussi devait illustrer la littérature et non la magistrature.
Pendant les vacances à la villa familiale de Wondelgem, au bord du canal de Terneuzen, son cabinet de travail ressemble à la cellule d’un moine : "un plancher sans tapis, deux ou trois chaises de paille, contre le mur, un petit bureau délabré, sur lequel s’alignaient des livres très fatigués. Au mur, quelques gravures encadrées : des lithographies de ce maître étrange du fantastique et de l’inachevé, Odilon Redon", "des Walter Crane" biens connus pour leurs  tourbillonnantes ornementations florales et des figures féminines entremêlées de plantes grimpantes, et une petite "reproduction de Breughel". C’est là que viennent le visiter Iwan Gilkin ou Van Lerberghe.
A 18 ans, sportif, il se dépeint de la sorte : "J’avais acquis, des biceps gros comme des œufs de paonne et des pectoraux en bourrelets de muscles que je faisais tâter à la ronde, plus fier que si j’avais écrit un chef-d’œuvre ou accompli un acte héroïque ou épousé la sœur de Léonidas des Thermopiles."
Son père voulait qu’il devînt magistrat. Lui, ayant des dispositions pour les sciences naturelles, eût aimé devenir médecin.

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