Notes Chapitre 10 :

Carte_postale_St_Wandrille

Historique de Saint-Wandrille
(Archives de l'abbaye)
665 Abbatiat de saint Wandrille (649-668). Saint Lantbert, qui remplissait une charge importante à la cour de Clotaire III, se fait moine à Fontenelle ; il succédera à saint Wandrille dans le gouvernement de l'abbaye. Pontificat de Vitalien. Clotaire III, roi de Neustrie et de Bourgogne.
765 Abbatiat de Witlaïc (754-787). Le roi, Pépin le Bref, en visite à l'abbaye (avant 768) rejette une demande des moines relative sans doute à la restitution des biens aliénés du monastère. Pontificat de Paul 1er. Règne de Pépin le Bref, qui entre en relations avec le monde arabe en envoyant une ambassade à Bagdad.
865 Abbatiat de Louis (850-867). Court répit dans la succession des invasions normandes sur la Basse-Seine. Pontificat de Nicolas 1er. Règne de Charles le Chauve. Le pape intervient pour le maintien de la paix auprès du roi de France et de Louis le Germanique qui s'opposaient à Lothaire II, roi de Lorraine. Mort de saint Anschaire, moine de Corbie, évêque de Brême-Hambourg, apôtre de la Scandinavie.
965 Abbatiat de Maynard (960-966). En ces premières années du retour à Fontenelle après l'exil consécutif aux invasions, les moines rebâtissent leur monastère. Mort du pape Léon VIII, auquel succède Jean XIII. Règne de Lothaire. Révolte de la Lombardie contre l'empereur Otton 1er.
1065 Abbatiat de saint Gerbert (1063-1089). On célèbre cette année le grand pardon en l'honneur de saint Vulfran. Pontificat d'Alexandre II qui rompt les relations avec les Normands d'Italie. Règne de Philippe 1er. Vers 1065, composition de la Chanson de Roland.
1165 Mort de l'abbé Roger, auquel succède Anfroy (1165-1178) qui remplissait la charge de sacristain. Pontificat d'Alexandre III. Règne de Louis VII. Saint Thomas Becket, en difficultés avec le roi Henri Plantagenet, quitte l'Angleterre.
1265 Abbatiat de Geoffroy de Nointot (1254-1288). Accord avec Pierre de Beuzeville au sujet du patronage de l'église d'Allouville. Adam de Libecourt concède aux moines tous les droits qu'il tenait d'eux à Libecourt, dans la paroisse de Forest-en-Vexin. Election de Clément IV. Règne de saint Louis. Saint Thomas d'Aquin commence la rédaction de la "Somme théologique". Mort de Robert de Clairbec, abbé du Bec.
1365 Abbatiat de Geoffroy Savary (1362-1367). Colin Durant, dit Louvrière, accorde une rente de vingt sols au trésor de l'abbaye. On donne à fief plusieurs terres du monastère. Pontificat d'Urbain V. Règne de Charles V, qui séjourne un certain temps à Rouen. Conclusion de la paix entre le roi et Charles de Navarre. Traité de Guérande qui met fin aux luttes en Bretagne.
1465 Abbatiat de Jean de Brametot (1444-1483). On accorde plusieurs réductions de dettes à des débiteurs malheureux, dont un habitant de Sainte-Gertrude. Pontificat de Paul II. Règne de Louis XI. Bataille indécise de Montlhéry entre le roi et Charles le Téméraire, suivie des traités de Conflans et de Saint-Maur qui rétablissent la paix. Transfert à Rouen du corps de Pierre de Brézé, seigneur de Maulévrier, tué à la bataille de Montlhéry ; le tombeau qui lui fut élévé quelques années plus tard se voit encore à la cathédrale de Rouen, dans la chapelle de la Vierge. Thierry Davy, moine de Jumièges, devient abbé de Saint-Georges de Boscherville.
1565 Mort de l'abbé Michel Bayard. Difficultés au sujet des dîmes du moulin des Noés dans les paroisses de Chambray et d'Avenelles (Orne). Mort du pape Pie IV. Règne de Charles IX. Peste et famine à Rouen au mois de juin.
1665 Abbatiat de Ferdinand de Neufville (1629-1690). Au cours de son priorat (1663-1666), dom Matthieu Jouault fait acheter deux mille volumes pour la bibliothèque. Pontificat d'Alexandre VII. Règne de Louis XIV. Le pape, par la bulle "Regiminis Apostolici", impose aux jansénistes la signature du "Formulaire".1765 Abbatiat de Louis Sextius de Jarente de la Bruyère (1758-1785). Dom Nicolas Faverotte, prieur. Pontificat de Clément XIII. Règne de Louis XV. Mort de François 1er empereur d'Allemagne, auquel succède Joseph II. Le pape prend la défense des jésuites expulsés de divers Etats d'Europe.
1865 Transformation et démolitions à l'abbaye, selon les plans de lord Stacpoole. Pontificat de Pie IX. 1965 Abbatiat de dom Ignace Dalle. Installation d'un nouvel autel à l'oratoire. Aménagement de la cour en avant de la Porte Jarente.

L'abbaye de 1901 à 1920

Les lois sur les congrégations ont condamné les moines à l'exil. Ils se fixent en Belgique. Les scellés sont apposés sur le monastère le 9 novembre 1901. En mars 1902 St-Wandrille est toujours menacée par le séquestre. 1903 c'est l'arrivée de M. Chappée comme bienfaiteur et ami du monastère. L'abbaye délaissée devient un souci pour les religieux. Il leur faut se défendre contre les prétentions du liquidateur Ménage. Celui-ci a été nommé par le tribunal de La Flèche le 24 octobre 1901. La société Immobilière, propriétaire de l'abbaye par l'organe de son avocat Maître Allard, conteste cette désignation et demande la levée du séquestre. Le tribunal d'Yvetot lui donne gain de cause. Mais le liquidateur fait appel. La Cour d'appel de Rouen confirme le jugement du tribunal, dit que l'action intentée est bien de la compétence de celui-ci, l'immeuble objet du litige se trouvant dans son ressort et renvoie les parties devant les premiers juges.

Le 13 juillet une lettre du chanoine Colette à dom Frezet apprend que le liquidateur Ménage voyant que les choses tournent mal pour lui devant les tribunaux de Normandie a fait suspendre toute la procédure par un appel devant la Cour de cassation. Cependant le recours en cassation du liquidateur va tomber. Le vote de la loi sur la compétence des tribunaux qui ont nommé les liquidateurs fait que le procès intenté par la Société civile sera plaidé devant le tribunal de La Flèche dans le ressort duquel se trouve l'abbaye de Solesmes siège de la Congrégation bénédictine de France. "J'ai prié Maître Allard écrit Collette, de préparer sa plaidoirie pour nous défendre sur le fond, à la Flèche. Espérons que nous aurons raison de ces flibustiers." En attendant le liquidateur se conduit comme un véritable propriétaire alors que la Société civile existe toujours et que légalement c'est elle la propriétaire. Il loue les herbages et les jardins avec jouissance immédiate.

Le 17 novembre 1903 M de Boury président du Conseil d'administration de la Société civile mobilière et Immobilière présente en application de la loi sur la compétence des tribunaux en matière de liquidation une requête au Président du tribunal dans laquelle la Société revendique la propriété de l'abbaye, faisant remarquer, entre autre qu'elle l'avait acquise de Mme Talbot fille de lord Stapoole par pacte passé le 30 décembre 1893 devant Maître Ysnel notaire à Rouen qu'elle avait contracté auprès du Crédit Foncier un emprunt de 150 000 francs et hypothéqué l'immeuble en garantie de remboursement et qu'elle s'était toujours comportée comme un véritable propriétaire. Elle demande donc que défense soit faite au liquidateur de procéder à aucune action ou entreprise sur l'abbaye.

Le jugement ne fut rendu que deux plus tard, le 24 juillet 1905. Le tribunal de La Flèche déboutait la Société immobilière. Il était dit dans le jugement qu'elle n'était que "le prête-nom, la personne interposée de la congrégation des Bénédictins de France […]". On ajoutait " que les immeubles ayant constitué l'ancienne abbaye de St-Wandrille situés commune de St-Wandrille-Rançon, arrondissement d'Yvetot et les meubles garnissant étaient détenus au moment de la promulgation de la loi du 1er juillet 1901, par la Congrégation des Bénédictins de France et faisaient partie de la masse à liquider […]". Le jugement se terminait par ces lignes : "Le tribunal déclare la Société civile mobilière et immobilière demanderesse mal fondée en ses demandes et conclusions, l'en déboute et la condamne à tous les dépens." La Société ne fit pas appel de ce jugement qui devenait définitif ainsi que le constatait le certificat délivré au liquidateur par le greffier du tribunal en date du 9 décembre 1905.

St-Wandrille 115 ans après se retrouve dans la même position qu'après l'adjudication à Nicolas Cyprien Lenoir en 1791. La même situation se présentait, spoliation et vente de l'abbaye comme bien national.
Les 2 et 3 septembre 1905 lors d'une visite M. Chappée constate que les effets du jugement du 24 juillet commencent à se faire sentir. Le cellérier (l'économe du monastère) a l'obligation de payer les frais du procès 5000 francs somme élevée pour des exilés sans grandes ressources. Le 25 janvier 1906 dom Pothier envisage le rachat de l'abbaye. M. Chappée éprouve le même désir de sauver St-Wandrille à tout prix. Plusieurs combinaisons sont envisagées pour essayer de soustraire l'abbaye à l'emprise du liquidateur et en rendre la vente plus difficile comme l'installation d'un locataire. C'est à M. Chappée que sera donnée cette autorisation. La vente du mobilier est fixée au dimanche 11 février. Seront vendus 2409 livres pour une somme dérisoire.
Le tribunal de La Flèche, à la requête du liquidateur, avait ordonné la vente de l'abbaye par jugement du 1er mai et en fixait la date au mardi 18 septembre 1906, en l'étude de Maître James, notaire à Caudebec-en-Caux. La mise à prix était de 60 000 francs. Dom Pothier avait placarder cette annonce à St-Wandrille et à Caudebec.

Vente de l'abbaye de Sain-Wandrille
Avis au public
Le public est prévenu qu'aux termes de la loi canonique, toute personne qui se rendra adjudicataire de l'abbaye de Saint-Wandrille sans avoir reçu préalablement l'autorisation du Saint-Siège, sera de plein droit excommunié et qu'il en sera de même pour toute autre personne à qui elle pourra ultérieurement transmettre cet immeuble.
Caudebec, le 14 septembre 1906.
Dom J. POTHIER, O.S.B. abbé de Saint-Wandrille.

La vente eut lieu à la date annoncée en l'étude du notaire Maître James. L'abbaye fut adjugée au Docteur Joachim Carvallo, directeur de l'Institut Marey, demeurant au château de Canteloup, commune d'Amfreville-sous-les-Monts (Eure), pour le prix de 125 000 francs, auquel s'ajoutaient 2 506 francs 09 de frais judiciaires, soit en tout 127.526,09 francs. L'acquisition avait été faite pour l'installation d'un sanatorium. C'est alors que Monsieur Chappée par une déclaration au greffe du tribunal civil de La Flèche, en date du 24 septembre, porte une surenchère, d'autant plus nécessaire que, sur le désir de conserver l'abbaye, se greffait la question du remboursement au Crédit Foncier de l'emprunt de 150.000 francs consenti à la Société immobilière pour parfaire le prix d'achat (270.000 francs) payé à Madame Talbot en 1893. L'adjudication au Docteur Carvallo n'ayant produit que 125.000 francs le Crédit Foncier réclame le montant de son hypothèque de 150.000 francs et menace la Société civile si elle ne lui fournit pas la différence. Celle-ci se propose de surenchérir à concurrence de 150.000 francs.

La deuxième vente, consécutive à la surenchère, eut lieu le 20 décembre 1906 à la barre du tribunal de La Flèche. Plusieurs acquéreurs étaient présents, faisant concurrence à Monsieur Chappée.
Mais un concurrent plus sérieux aurait pu être le poète Maurice Maeterlinck qui habitait depuis 1898 "sur le plateau de Luneray, à Gruchet-Saint-Siméon, une grosse bâtisse construite au cours du XIX° sans grand souci de style." Le poète fut séduit par la beauté de l'antique monastère. Il pensa l'acheter. Mais il aurait craint, dit-on, les conséquences d'une excommunication ; l'autorisation du Saint-Siège d'acquérir l'abbaye n'avait été donnée qu'à M. Chappée au cours de l'audience du 4 décembre 1905 accordée par le pape à dom Pothier. Maeterlinck entra donc en relation avec M. Chappée. Ce dernier le persuada de ne pas acheter en compensation d'un bail locatif de 18 ans. Georgette Leblanc note dans Souvenirs "Un de mes plus grands bonheurs fut l'acquisition de St-Wandrille […]. Je l'avais montré à Maeterlinck et nous l'avions regardé comme une splendeur inacessible que seule une fortune américaine aurait pu acquérir. Mais la chance de Maeterlinck et son habileté étaient intervenues ; il avait pu obtenir un bail à vie moyennant une location de 6.000 francs par an."

En définitive, M. Chappée fut déclaré adjudicataire pour le prix de 190.000 francs. Et dans la chronique de St-Wandrille il est noté la satisfaction des religieux puisque St-Wandrille restait terre et propriété monastiques, l'acquéreur s'étant engagé, lorsque les circonstances le permettraient, à la rendre aux moines ses propriétaires légitimes. Mais il fallait trouver la somme et plusieurs années passèrent sans qu'une solution soit trouvée. Un différent devait naître entre les moines et M. Chappée. Ce dernier engage un procès à Rome en 1908 devant le tribunal de la Rote. Entre temps, d'un commun accord, l'arbitrage de l'Abbé Primat rendit sa sentence le 26 mars 1910. Elle ne fut suivie d'aucun effet et le procès fut repris le 10 septembre 1910. Deux jours après le Pape Pie X décide que l'affaire doit être évoquée devant lui. Elle ne trouvera une conclusion définitive que l'année 1911. Les moines peuvent racheter l'abbaye grâce à une libéralité de la famille de dom du Coëtlosquet qui avait été à Solesmes le confrère de dom Pothier.

Le 20 décembre 1906, le jour même de son acquisition, M. Chappée avait promis à Maurice Maeterlinck un bail pouvant aller jusqu'à vingt-sept ans. Cette promesse est devenue contrat le 30 novembre 1907, Maeterlinck devait payer un loyer qui ne devait pas excéder 6.000 francs et s'engageait à payer six mois de loyer d'avance ainsi que les contributions et les autres charges. M. Chappée devait effectuer les réparations nécessaires dans le corps du bâtiment qui servait d'habitation à Lord Stacpoole (bâtiment ouest) pour que le locataire puisse y faire sa demeure. Maeterlinck devait habiter bourgeoisement la propriété et lui laisser sa destination actuelle. M. Chappée se réservait une chambre ainsi que le droit de pêcher autant que bon lui semblerait dans la partie de la Fontenelle qui traverse le domaine. Autre disposition au contrat : "Si M. Chappée venait à vendre les lieux loués pendant le cours du bail ou à son expiration, M. Maeterlinck aura le droit de se rendre acquéreur par préférence, si bon lui semble à prix égal." La promesse de bail se terminait par une note : "Ce même jour (20 décembre 1906), M. Chappée s'étant rendu adjudicataire de Saint-Wandrille la présente promesse de bail devient ferme." L'abbé Colette écrit au cellérier dom Frézet en parlant de M. Chappée : "Je ne vous parlerai pas de Saint-Wandrille. Vous savez hélas ! Ce qu'il en est. Ce brave ami a eu certainement de bonnes intentions, mais il a agi un peu légèrement et il doit aujourd'hui bien le regretter." Des renseignements sur le couple Maeterlinck ont été transmis à la communauté par des autorités de la ville de Rouen. "On excuse M. Chappée en disant qu'il ne connaissait pas tout. Mais il est tout de même regrettable qu'il n'ait pas été renseigné avant de conclure un bail de 18 ans avec ces gens-là. Il eût mieux valu pour vous et pour l'honneur de Saint-Wandrille que Maeterlinck achetât. M. Chappée ne pourra même plus venir pêcher la truite sans se compromettre." Le 1er avril 1907 la chronique de l'abbaye mentionne : "A la conférence, D. Prieur nous a lu une lettre (du P. Abbé dom Pothier toujours à Rome) en réponse à nos vœux de fête. Il parle de notre monastère de Saint-Wandrille où il espère toujours que nous rentrerons. Quand ? Dieu seul le sait […]. Et il faudra, dit-il, beaucoup d'eau bénite pour purifier ce cher monastère. Il paraît qu'il est mal habité."
Dans une lettre du 23 août 1907 à dom Frézet, le chanoine Colette écrit : "Je suis allé hier à Saint-Wandrille […]. Vous pensez bien que je ne suis pas entré à l'abbaye qui est devenue l'antre de Proserpine, hélas !" La lettre signale le déménagement de la bibliothèque par Maeterlinck, qui lui sera réclamée par les moines.
Les moines notent l'indifférence de Maeterlinck à l'état de dégradation de l'abbaye. Mais, le 14 août 1913 les moines dans leur chronique signalent que M. Chappée fait exécuter des travaux de réparations.