6 - LE PELLEAS DE DEBUSSY 

(1902)

En 1893 Claude Debussy songeait à une œuvre théâtrale d’importance et rêvait d’un thème poétique mystérieux qui pût trouver un prolongement dans la musique. Cocteau prétendait que c’était sur ses conseils que Claude Debussy avait entrepris la lecture de "Pelléas et Mélisande" de Maeterlinck. Une autre version prétend que Camille Mauclair avait suggéré la possibilité d’une composition musicale au musicien ; une autre encore que Debussy aurait découvert, au cours d’une flânerie sur les Boulevards, le texte de Maeterlinck. Mais lorsque Debussy écrit en mai 1893 à Lugné-Poe, pour lui demander des places pour la pièce qui vient d’être créée, il précise qu’il ne la connaît pas encore. C’est donc en assistant à la représentation de la pièce que Claude Debussy découvre le texte de "Pelléas et Mélisande". C’est vraisemblablement le climat poétique qui l’a poussé dans cette voie.

La même année, Claude Debussy fait intervenir Henri de Régnier auprès de Maeterlinck pour obtenir l’autorisation nécessaire ; Maurice Maeterlinck répond à Henri de Régnier : "Veuillez dire à Monsieur de Bussy que c’est de bien grand coeur que je lui donne toute autorisation pour "Pelléas et Mélisande", et puisque vous approuvez ce qu’il a fait, je le remercie déjà de tout ce qu’il voudra bien faire."

Trois mois après, Louÿs et Debussy, enthousiasmé par le début de ses travaux sur l’opéra, décident de se rendre à Gand, en début d’automne 1893, pour rencontrer le poète avant d’entreprendre l’adaptation du texte. L’auteur accepte toutes les coupures proposées par le musicien et en propose de lui-même quelques autres, "très utiles" selon Debussy, qui se félicite d’une entente qui lui semble cordiale :

"J’ai vu Maeterlinck avec qui j’ai passé une journée à Gand ; d’abord il a eu des allures de jeune fille à qui on présente un futur mari, puis il s’est dégelé, et est devenu charmant ; il m’a parlé théâtre vraiment comme un homme tout à fait remarquable ; à propos de Pelléas, il me donne toute autorisation pour des coupures, et m’en a même indiqué de très importantes, même très utiles ! Maintenant au point de vue musique, il dit n’y rien comprendre, et va dans une symphonie de Beethoven comme un aveugle dans un musée ; mais vraiment, il est très bien, et parle des choses extraordinaires qu’il découvre avec une simplicité d’âme exquise ; pendant un moment où je le remerciais de me confier Pelléas, il faisait tout son possible pour me prouver que c’était lui qui devait m’être redevable d’avoir bien voulu mettre de la musique dessus ! Comme j’ai un avis diamétralement contraire, j’ai dû employer toute la diplomatie dont la nature ne m’a pourtant pas comblé."

Le 6 septembre Debussy annonce à Chausson qu’il a terminé la quatrième partie du quatrième acte. Mais presque aussitôt il reprend la totalité de son travail. La seconde version sera encore très éloignée de la version définitive.

Le 31 mai 1894, Claude Debussy organisa chez Pierre Louÿs la première audition privée, mais fragmentaire de son œuvre, il chanta ; en s’accompagnant au piano, la première version du premier acte, la scène de la fontaine et une partie de la scène des cheveux. D’autres auditions fragmentaires eurent lieu en présence d'amis de Debussy. En voisin, il vint donc rue Raynouard jouer devant Georgette et Maurice sa partition de "Pelléas et Mélisande", composée entre les années 1893 et 1901. Maeterlinck déclara : "C’est curieux, c’est très curieux."
Beaucoup plus tard, parlant à Robert Vidalin de sa collaboration avec Claude Debussy, Maeterlinck dira : "Mais je ne l’ai jamais vu… on travaillait chacun de son côté." Et puis malicieusement, il ajoutera : "La musique… quel bruit ! "
Maurice Maeterlinck n’aimait pas beaucoup la musique. On retrouve dans le journal de Jules Renard la phrase du musicien Fabre : "Maeterlinck a toujours peur que je mette trop de musique sur ses vers. Dès qu’il entend une note un peu trop haute, il fronce le sourcil. D’ailleurs, en écrivant, il se chante des airs insignifiants de nourrice et de petit soldat."

Debussy au printemps 1895, déclara à son ami Godet : "Pelléas est fini ! De ce matin, pour être historique". Plus tard il dira : "je me suis servi tout spontanément d’un moyen qui me paraît assez rare, c’est-à-dire du silence, comme agent d’expression et peut-être la seule façon de faire valoir l’émotion d’une phrase." Il partit pour Londres afin de prendre des contacts, dans l’espoir que l’on y jouerait son opéra, mais en vain. L’année suivante, il alla à Bruxelles montrer sa partition à Ysaye, premier dédicataire de l'œuvre. Il espérait par l’intermédiaire du violoniste obtenir la création au théâtre de la Monnaie. Le violoniste émit des critiques sévères, ce qui poussa Debussy à remanier sa partition, après avoir voulu la détruire et en avoir été empêché par Louÿs. Ysaye ne parvint pas à faire accepter l’opéra au théâtre de la Monnaie.
Parmi ceux qui avaient eu la chance d’assister aux auditions privées figurait André Messager, l’un des principaux chefs d’orchestre de l’Opéra-Comique. Il fit entendre au nouveau directeur, Albert Carré, deux scènes de l'œuvre et ce dernier donna une acceptation de principe. Lorsque vint la promesse écrite fixant le début des répétitions six mois plus tard, Debussy qui n’avait pas réellement terminé l’opéra, partit travailler à Bichain, village natal de sa femme. De retour à Paris, Debussy dut ensuite s’occuper de la distribution.

D’après Maeterlinck, Debussy aurait laissé entendre qu’il ne voyait aucun empêchement à ce que Georgette Leblanc créât le rôle de Mélisande. Pourtant, on peut penser que son choix définitif n’était pas encore fait, car Albert Carré lui proposa quelques semaines plus tard le nom d’une toute jeune et très belle chanteuse écossaise Mary Garden (maîtresse d’André Messager, directeur de la musique). Mlle Garden s’était rendue célèbre en remplaçant au pied levé après le second acte la chanteuse qui interprétait le rôle titre de Louise à l’Opéra-Comique. Les répétitions et les ennuis commencèrent le 13 janvier 1902. Une grande bataille, telle celle d’Hernani de Victor Hugo s’engageait.

Maurice Maeterlinck apprend par un journal Le Ménestrel du 29 décembre 1901 l’engagement de Mary Garden et se déchaîne "au-delà de toute mesure". Il veut retirer son autorisation à Debussy, arrêter les répétitions. Debussy présente la fameuse lettre de l’auteur lui donnant "toute autorisation". La Société des Auteurs s’en mêle, se proposant en arbitre. Debussy accepte, Maeterlinck refuse. Il préfère entamer une procédure judiciaire ; il assure que les coupures pratiquées par le musicien défigurent le texte. Le 27 février 1902, les tribunaux donnent raison à Claude Debussy, mais Maurice Maeterlinck n’en tient pas compte et continue à se battre. Il s’entraîne au tir en visant leur chatte Messaline qui vient à sa rencontre et la tue net sans aucun remords. Il va faire une scène chez Debussy et veut se battre en duel. Carré accepte de prendre la place de Debussy qui n’est pas une fine lame. Abandonnant son idée de duel, il veut lui donner une "raclée" et se présente au domicile du musicien. Debussy tournant de l’œil et demandant des sels, Maeterlinck généreusement se retire. Sa rage est si grande, son impuissance si désespérante qu’il va même jusqu’à aller consulter une voyante, qui le rassure en lui prédisant la mort prochaine de Carré.

Dans une lettre du 9 septembre 1918 à Henry Russell pour le livre M. in America, Maurice précisera : "L’histoire de Debussy est à peu près exacte ; mais si j’avais un gros bâton, ce n’était que ma canne habituelle. Du reste, je n’ai pas eu à menacer d’en faire usage, car Debussy qui me voyait d’assez méchante humeur, pour se débarrasser (sic) de moi, s’empressa de promettre tout ce que je voulais. Je trouve aujourd’hui que tous les torts étaient de mon côté et qu’il eut mille fois raison."
Dans une lettre à Albert Carré, Octave Mirbeau soulignera à propos de Maeterlinck "que jamais il n’avait vu un homme ulcéré à ce point."

Cette querelle durera plusieurs mois, impliquant non seulement la Société des Auteurs mais aussi Victorien Sardou, Georges Ohnet et le Tout-Paris qui prenait parti pour l’un ou l’autre des auteurs.
Le 27 février Debussy écrivait à René Peter : "Cher ami, Maeterlinck est dans le sac et Carré trouve avec moi que son cas relève plutôt de la pathologie. Mais il y a encore des maisons de santé en France."
Et Maeterlinck, ulcéré, déclarait le 14 avril dans une lettre ouverte à la presse (le Figaro) : "Cette représentation aura lieu malgré moi car MM. Carré et Debussy ont méconnu le plus légitime de mes droits [...] En effet, M. Debussy, après avoir été d’accord avec moi sur le choix de l’interprète que je jugeais seule capable de créer le rôle de Mélisande selon mes intentions et mes désirs, devant l’opposition injustifiable que M. Carré fit à ce choix, s’avisa de me dénier le droit d’intervenir à la distribution, en abusant d’une lettre trop confiante que je lui écrivis, il y a près de six ans.[…] On parvint ainsi à m’exclure de mon œuvre, et dès lors elle fut traitée en pays conquis.[…] En un mot, le Pelléas en question est une pièce qui m’est devenue étrangère, presque ennemie ; et, dépouillé de tout contrôle sur mon œuvre, j’en suis réduit à souhaiter que sa chute soit prompte et retentissante."
Debussy a, en plus, d’autres problèmes : tout d’abord une grave erreur du copiste l’oblige à travailler toutes les nuits ; puis il faut écrire des interludes plus longs, pour permettre les changements de décor.

La répétition générale, fixée au 27 avril 1902 en matinée, est perturbée par la distribution, devant le théâtre, de pamphlets sarcastiques. Depuis de longs mois, une campagne de presse faite de commérages stupides et de plaisanteries de mauvais goût attaque l’œuvre : on annonce dans le Figaro le mariage de monsieur P. Léas et Méli Zandt. Entre un grand écrivain et un grand musicien, Georgette petite artiste lyrique, devient la personne par qui le scandale arrive.
Le rôle de Pelléas est tenu par Jean Périer, celui de Golaud par Dufrane tandis qu’Arkel est interprété par Vieuille ; Mlle Gerville-Réache est la mère de Golaud, et le jeune Blondin Yniold. La mise en scène est d’Albert Carré, les décors de Jusseaume et Ronsin, les costumes de Bianchini. La pièce eut beaucoup de succès auprès de la jeunesse, mais il y eut une résistance formidable du côté des "arriérés".

Armand Lanoux, dans "Amour 1900", nous donne une idée de l’ambiance le jour de la première :
"Quand Mélisande chante (avec l’accent anglais) - Je suis malade ici. Je ne suis pas heureuse. - La salle hurle : "Pas heureuse, voyez-vous ça ! File avec l’autre ! " Quand commence la scène du souterrain, ces gens si fiers de leur bonne éducation ont des remarques indignes du boulevard du Crime : "Y a donc pas le gaz ! " Et Jean Lorrain se répand dans les couloirs en lançant : "C’est informe et c’est infâme ! A l’école ! Au solfège ! " Le garçon boucher qui l’accompagne s’esclaffe. Désignant les admirateurs, l’inverti a une injure cocasse dans sa bouche : "les Pelléastres". Et, à la fin, quand Golaud traîne Mélisande par les cheveux, un loustic probablement titré crie : "Hé ! , viens chez moi, c’est moins brutal."
Des coups de poing volent, la police doit intervenir, seuls Paul Valéry, Mirbeau, Régnier, Toulet osent affronter les "arriérés". Ne parlons pas du quatrième acte avec les moutons, ni d’une scène décrite dans le pamphlet, qui font naître un charivari indescriptible. Quand le rideau tombe, c’est au milieu des rires et des sifflets. Messager, qui vient de perdre son frère, sanglote dans un coin et répond aux condoléances par ces mots : "Ce n’est pas lui que je pleure, c’est Pelléas."
"Debussy, exact à toutes les répétitions précédentes, avait fui ce soir là. Nous le retrouvâmes, tard dans la nuit, au Café Riche, devant un bock, mélancolique et un cendrier débordant de cigarettes à moitié consumées." (M. Garden)
(Pour l’anecdote, Le café Riche appartenait à Mme Claudon qui vendra le château de Médan à Maurice Maeterlinck.)

Après cette représentation et la lecture des journaux, Vuillermoz écrivait "Il y aura de la gaieté, il y aura de l’horreur et de la honte quand nos petits enfants découvriront ce que fut réellement la Belle Epoque." Certains critiques étaient allés jusqu’à qualifier cette œuvre de "négation de la musique".
Après l’accueil houleux de la générale, la première publique, qui eut lieu le mercredi 30 avril, fut plus calme, et comme l’opéra était inscrit au répertoire de l’Opéra-Comique, au bout de quelques semaines on s’y était habitué.
Robert Kemp assista à la première :
"La majorité du public fut barbare. On ne comprit rien, de ces beautés nouvelles. Dès le lendemain, et tous les jours suivants, heureusement, se groupèrent devant l’Opéra Comique une cinquantaine de gamins, d’étudiants, de professeurs que l’on a comparés plus tard aux cinquante forcenés de la bataille d’Hernani. Ils résolurent de sauver Pelléas. Cette petite confrérie, dont se moquait Jean Lorrain, qui les appelait les "Pelléastres", resta opiniâtrement fidèle. Il s’y trouvait un jeune homme qui allait passer son bachot et faire bientôt sa médecine : on le nomme maintenant Georges Duhamel (ses romans sont pénétrés de la musique de Debussy et de la poésie de Maeterlinck). Il s’y trouvait un élève musicien, Albert Wolff, qui devait diriger, devenu un maître, "Pelléas et Mélisande".
Robert Kemp poursuit :
"J’y rencontrais un helléniste, Paul Mazon. Il était généralement mon voisin au parterre. J’y apercevais un philosophe sans égal que l’on appelait Antoine Meillet, professeur au Collège de France. Il escaladait tous les soirs de "Pelléas" l’escalier du "poulailler". On voyait son grand chapeau et son grand foulard battre des ailes, de marche en marche. Je me souviens qu’à la vingt-troisième représentation, je commis le crime de ne pas venir ; à la vingt-quatrième, je fus fort mal reçu et Paul Mazon, aujourd’hui directeur de l’Institut Thiers et Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, me dit : "Vous n’êtes qu’un petit déserteur." Discours du 8 décembre 1951, Chaire Maeterlinck au C.U.M. de Nice.

Georges Duhamel dira de Maurice Maeterlinck : "Il ne reniait pas du tout son œuvre, et le succès que la musique de Debussy avait obtenu, ce succès le gênait un peu. Comprenez-vous, il aurait voulu être le seul admiré dans l’affaire."

Arnold Schoenberg crée son "Pelléas" à la même époque que Debussy. Jean Sibélius compose un "Pelléas" en 1905, sur commande du théâtre suédois d’Helsinki. Sa musique est parfois jouée dans sa forme de suite symphonique. Pierre Boulez, en 1970 au Covent Garden de Londres, donnera à l’Opéra toute sa force et sa précision.
Gabriel Fauré écrivit seulement quelques morceaux d’orchestre pour remplir les entractes ou accompagner diverses scènes du drame. Ces courts morceaux ont été révélés dans des concerts.

Un jour, beaucoup plus tard, à Rome, au cours d’une conversation avec Maurice Montabré, Maeterlinck qualifiera Pelléas de "pleurnicheur qui ne savait pas ce qu’il voulait." Etonné, Montabré objectera : "Mais c’est vous qui l’avez crée, Pelléas ! " Alors le poète répondra : "Allons donc ! Il s’est créé tout seul." Conférence du 19 décembre 1960 CUM

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Maurice Maeterlinck