5 - PARIS ET LA NORMANDIE 


(1896-1901)

Maurice Maeterlinck, quinze ans après avoir quitté le collège, disait encore à Georgette Leblanc "n’avoir pu encore se dégager de l’emprise jésuitique" ; il en distinguait "la marque indélébile sur sa vie et sur son être."

En 1896, entre Gand et la maison de campagne en Vendée prêtée par des amis pour les vacances, Maurice Maeterlinck écrit : "Aglavaine et Sélysette", drame en cinq actes. Oeuvre qui révèle un tournant idéologique, et au sujet de laquelle on a jugé qu’elle témoignait "d’un changement immense et lumineux" dans sa vie. Pour la première fois l'héroïne est consciente, elle s'oppose à la fatalité à travers sa volonté de bonheur, d'espérance. Aglavaine est "la femme élue que le sort nous réserve à tous." A l'image de Georgette, il crée l’héroïne Aglavaine si parfaite qu’elle rend toute tragédie impossible et qu’il faut la "doubler" par la plus humaine Sélysette. "Tu es si belle, (écrivait Maurice à Georgette) qu’un être comme toi ne peut entrer dans un drame sans le transformer en poème de bonheur et d’amour..."

"Même si tu n'avais pas été femme, tu aurais été le seul être que j'eusse jamais aimé complètement. C'est étonnant comme les plus simples choses de notre simple vie commune de cet été, alors que nous croyions ne rien faire que nous aimer comme des enfants, représentent aujourd'hui de merveilles, et comme le moindre geste, un mot ou un sourire de toi sont devenus de grands trésors sur lesquels mon âme se penche sans relâche pour y puiser toujours."

La pièce est représentée pour la première fois au Théâtre de l’Odéon le 14 décembre 1896. Le personnage de Sélysette n'est autre que Laurence Alma-Tadema avec qui Maurice a rompu.

Maeterlinck termine également l’écriture de "Trésor des Humbles" œuvre dans laquelle se trouveraient diverses pensées revenant à Georgette Leblanc. L'évolution métaphysique du Trésor des Humbles va vers plus d'optimisme.
"Le silence est l'élément dans lequel se forment les grandes choses. Tous les hommes considérables s'abstiennent de bavarder… Essayons nous-mêmes de retenir notre langue pendant un jour ; et le lendemain, comme nos desseins et nos devoirs seront plus clairs ! … La parole est trop souvent l'art non seulement de cacher, mais d'étouffer et de suspendre la pensée… Celle-ci ne travaille que dans le silence…"
"Dès que nous avons quelque chose à nous dire, nous sommes obligés de nous taire."

La vraie communication entre les âmes ne se fait point par la parole, elle n'en est que le signe extérieur. Les plus beaux souvenirs que nous pouvons évoquer à propos d'un être cher sont les silences que nous avons partagés.
"Les âmes se pèsent dans le silence comme l'or et l'argent se pèsent dans l'eau pure, et les paroles que nous prononçons n'ont de sens que grâce au silence où elles baignent. Si je dis à quelqu'un que je l'aime, il ne comprendra pas ce que j'ai dit à mille autres peut-être ; mais le silence qui suivra, si je l'aime en effet, montrera jusqu'où plongèrent aujourd'hui les racines de ce mot, et fera naître une certitude silencieuse à son tour, et ce silence et cette certitude ne seront pas deux fois les mêmes dans une vie."

Pour Maeterlinck, ce qui compte c'est ce que nous pouvons entrevoir dans les silences. Nos âmes ne s'aperçoivent vraiment que si nous faisons abstraction de nos sens et de notre intelligence. Cet élément purement spirituel qui constitue le fonds de nous-mêmes nous permet d'établir entre les êtres les plus humbles, les animaux, les arbres, les fleurs, les plantes, les choses, des rapports mystérieux et directs.

C'est par ce côté de l'âme que nous rencontrons celui que le destin nous réserve. "Nous sommes avertis dès le premier regard." Ce premier regard de l'amour sort du foyer éternel de notre être pour aller éclairer d'une lumière inaccessible à nos sens et notre intelligence le foyer éternel de l'être que nous aimons.

"Nous supportons à la rigueur le silence isolé, notre propre silence : mais le silence de plusieurs, le silence multiplié, et surtout le silence d'une foule est un fardeau surnaturel dont les âmes les plus fortes redoutent le poids inexplicable."

Les êtres mystiques possèdent cette faculté qui leur permet de sentir la présence de Dieu. Il faut vivre dans la Beauté, la Bonté, l'Amour. "Tachons d'être plus beaux que nous-mêmes. Nous ne dépasserons pas notre âme."

Le tirage de ce livre en 1904 est de 20.000 exemplaires, il augmente de 40.000 entre 1904 et 1914.

1896 est aussi l'année de la mort de Paul Verlaine. Maurice Maeterlinck assiste aux obsèques, le 10 janvier.

En juin Maurice se rend en Angleterre tandis que Georgette Leblanc séjourne à Schinznak en Allemagne, où elle suit une cure pour la gorge, après une saison fatiguante. Georgette dit alors de son frère, : "Il aimait l'œuvre de Maeterlinck. […] Sa compréhension de moi et son tempérament romantique me préservaient des conseils réfrigérants. […] Il fut sympathique à mes émois, mais à la fin de mon récit, il me parla longtemps des responsabilités que nous allions prendre, le poète et moi. C’était superflu : l’amour n’entend que son propre écho."

Lui est à Gand, elle à Bruxelles, et la deuxième saison au Théâtre de la Monnaie n’enrichit pas autant Georgette qu’elle l’espère. Les deux amants ne peuvent vivre ensemble faute de ressources suffisantes.

 

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Pour la saison 1896-1897, elle rejoint l’Opéra de Nice où elle interprète "Thaïs" de Massenet, avec pour partenaire le baryton Henri Stamler (Athanaël). Elle est également l’interprète d’Anita pour la reprise de "La Navarraise". Puis elle part trois mois à Bordeaux. Elle y loue "un meublé, au-dessus d'un grand restaurant pâtissier de la ville", proche du Grand Théâtre.

Maurice Maeterlinck écrit : "L’absence comme la trace laissée par les eaux qui se sont retirées, peut seule nous montrer jusqu’où l’amour est monté." Il la rejoint à Bordeaux, mais pour un bref séjour du fait d'une grippe. Il lui écrit le 3O décembre : "Je songe que cette lettre t’arrivera le dernier jour et les dernières heures de l’année… J’ai passé à côté ou loin de toi une année de douceur, de beauté et d’amour, telle qu’aucun homme n’en a vécu peut-être, car je te considère de plus en plus comme une apparition unique."

Leur échange de correspondance devient de plus en plus important, à croire que Georgette ne passe son temps qu’à jouer et écrire. Mais c’est aussi le plus bel échange de lettres d’amour qui soit. Pendant très longtemps on a cru ses lettres rachetées, brûlées et perdues à jamais. S’il est vrai que les originaux ont dû subir ce sort, fort heureusement des copies dactylographiées furent conservées par la famille de Maurice Leblanc.
Georgette assiste à cette époque à la première d’Ubu Roi.

De Vendée, Maurice Maeterlinck écrit le 17 août à Cyrille Buysse qu’il n’a pas fait dans le nord de l’Italie un tour assez complet mais propose un itinéraire

"Gênes au passage, un jour, va voir le Campo-Santo, pour te tordre, Florence(au moins 8 jours), Pise, 1 jour, Sienne (très pure encore, hors de la route ordinaire, très calme, très belle, 1 jour, 2 jours ou 3 mois selon les goûts). Puis Ravenne, ville tout à fait morte et telle que l’ont laissée les empereurs byzantins et les Goths (puis à 2 heures de Ravenne la Pineta qui est adorable), puis Venise (3ou 4 jours) Puis Vérone, morte exquise, très italienne ; puis Milan, 1 jour, et finir par les 3 lacs." Ce voyage était pour Georgette un peu de calme après la période de ménage à trois qui s’était instauré avec la chère Laurence Alma-Tadema pendant quelque temps à Bruxelles, au grand plaisir de Maurice Maeterlinck bien sûr. Il avait profité de cette coexistence jusque dans les moments les plus intimes, de sorte que Georgette avait pu s’essayer, avec l’accord de Maurice, à son penchant pour le sexe féminin.

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En mars 1897 Maurice Maeterlinck participe à "l’Album" de Mallarmé. "Me voilà bien embarrassé. Il y a peu d’hommes au monde que j’admire et que j’aime autant que Mallarmé. Mais depuis bien longtemps je ne fais plus de vers. Et un fragment spécial de prose pour un album c’est toujours misérable et je ne me sens pas le courage de le tenter. Je ne sais vraiment que faire, et je crois qu’il vaudrait mieux s’en tenir exclusivement aux poètes et ne pas jeter d’ombre sur ces pages. Mallarmé saura bien que je ne l’aime pas moins parce que je me tais."
Toujours en mars, les disciples de Mallarmé lui remettent l’Album de poèmes écrits en son honneur. On retrouve les noms de Rodenbach, Verhaeren, Mockel, Fontainas, Henri de Régnier, Pierre Louis, Paul Claudel, Vielé-Griffin, Paul Valéry. Maeterlinck, n’écrivant plus de vers, donnera un morceau, un Fragment en prose.

A force de persuasion, d’adresse et d’obstination, Georgette décide Maurice Maeterlinck à quitter Gand pour s’installer à Paris après de nombreux aller-retour symptomatiques de son hésitation. Ces séparations sont toujours l’occasion d’écrire les mots les plus doux.

"J’aime mieux n’importe quoi que l’idée que tu pourrais t’imaginer que je t’écris ainsi parce que je t’aime moins que tu m’aimes." Les lettres se suivent, se poursuivent et se croisent. Finalement il la suit, car il voit en elle un être "de vérité profonde et de pure lumière." "Et puis, quel point de repère lumineux tu es toujours en tout ce que je pense. Si je ne t’avais plus, ma Georgette, je ne saurais vraiment plus quel dieu interroger dans le silence de mon âme. ."

Elle lui annonce des retrouvailles prochaines ; il écrit : "Huit jours encore, et c’est tout ce que je pourrais supporter (grâce à beaucoup de lettres). J’en arrive à en désirer deux par jour, et quand j’en ai reçu une le matin, je retourne l’après-midi et le soir à la boîte, comme si j’attendais depuis six mois… Je te dis ceci simplement pour te montrer à quel point toute ma vie se trouve entre tes mains."

Elle s’inquiète du fait qu’il travaille moins, puisqu’il écrit : "Je n’ai pu travailler énormément. Je t’aime trop pour pouvoir travailler tranquillement comme autrefois quand j’étais loin de toi… et c’est à quoi je reconnais que je ne t’ai aimée comme je t’aime aujourd’hui ; car lorsque l’amour est trop grand, il faut des signes de ce genre pour reconnaître qu’il a grandi encore."

"Que c’est bizarre, quand je suis près de toi, on dirait vraiment que je m’amuse à ne pas t’aimer comme tu le mérites. Mais à peine me suis-je éloigné de quelques heures que j’ai la pleine conscience de t’aimer comme tu le mérites et que mon amour est aussi beau et aussi grand que tu es belle et grande."

Georgette retrouve l’Opéra Comique en interprétant "Sapho" de Gounod. Elle rencontre Jules Renard pour la première de "Lorenzaccio" de Musset avec la grande Sarah Bernhardt. Jules Renard rapportera dans son journal, à la date du 5 janvier 1897 : "Hier soir, comme je donnais mon par-dessus à l’ouvreuse, Maurice Leblanc me présente sa sœur. Je vois une tête étrange : deux grands yeux, un grand nez, une grande bouche, et j’entends : - Oh ! , monsieur, je suis heureuse de vous voir. J’admire tant ce que vous faites, et c’est si rare, un écrivain ! A un entracte, je m’excuse auprès de M. Leblanc, (dira J. Renard) : - Dites bien à votre sœur que je ne suis pas aussi sot que j’en ai l’air et que je suis profondément touché. M. Leblanc se répand alors en éloges sur Georgette, - une femme extraordinaire, une grande actrice lyrique et une enthousiaste de chaque instant. J. Renard s’étonne : - Pourquoi aime-t-elle les petites choses que je fais ? A cause de ma sincérité ? Est-ce là le lien qui attache les âmes les plus différentes ?"

Début 1897, Georgette est à Nice à l'hôtel d'Angleterre, où son frère Maurice la rejoint. Dans une lettre, adressée à Georgette qui lui manque, Maurice Maeterlinck ne peut s'empêcher de souligner le " bonheur que Maurice doit avoir en (l') ayant près de lui."

En mars 1897, Georgette loue une petite maison, à Paris la "Villa Dupont", au 48, de la rue Pergolèse. "Une petite avenue si tranquille que les moindres bruits y semblaient insolites." Là Maurice Maeterlinck vient la rejoindre. Mais auparavant il lui écrit : "Je crois qu'il est très dangereux pour une femme seule de coucher au rez-de-chaussée dans une maison située dans un quartier aussi désert… Il serait très facile de pénétrer chez toi par le jardin. Puis on doit savoir maintenant par les ouvriers, etc. qu'il y a de l'argent. Il serait donc prudent, jusqu'à ce que je vienne ou jusqu'à ce que tu aies un bon et solide chien de garde et un revolver que tu saches manier, de coucher rue Piccini", sous-entendu chez Maurice Leblanc. (Maeterlinck avait toujours à la tête de son lit un couteau corse, un revolver ou un fusil pour pallier toute éventualité.)

C’est un petit rez-de-chaussée, donnant sur un très petit jardin. Dans un style clair et pimpant, murs blanchis à la chaux, cuivres rutilants, sujets peints de couleurs vives, divans et sièges profonds. C’est un logis d’artiste dont les "épais rideaux lamés se reflètent sur le parquet poli."
Ce lieu deviendra un "salon" littéraire et musical où viendront Anatole France, Camille Saint-Saëns, Jules Huret, Oscar Wilde, Paul Fort, Stéphane Mallarmé, Rachilde. Henry Gauthier-Villars plus connu sous le nom de Willy et Colette son épouse font partie des amis proches de Maurice et Georgette, qui recevront également Jules Renard, Rodin, Jean Lorrain, Barrès, le peintre La Gandera, le docteur Maurice Fleury, Judith Gauthier, Mirbeau, Lugné-Poe.
Villa Dupont, Georgette donne de nombreux récitals et des soirées où elle chante pour quelques intimes. Ainsi le mercredi 14 avril 1897, chez Maurice Maeterlinck, on retrouve : Stéphane Mallarmé, Maurice Leblanc, Jean Lorrain, le sculpteur Fix-Masseau, et Willy, qui fera un compte-rendu dans "L’Echo de Paris" du 27 avril. Jean Lorrain, quant à lui, écrira dans "Pall Mall semaine". L’article ne plaira pas à Georgette. Dans un autre article, il sera si méprisant au sujet de Georgette que Maeterlinck et Maurice Leblanc parleront d’aller lui casser la figure.
Mallarmé vient au moins deux fois et célèbre le petit agneau frisé de Georgette dans une poésie où le "bééééé" de l’animal revient en refrain.
En effet, dans le petit jardin sur lequel ouvre le rez-de-chaussée, elle élevait au biberon le fameux agneau et un petit lapin aux yeux d’agate.

Lors d’un court séjour à Gand, Maurice Maeterlinck écrit à Georgette : "Je viens de faire une longue promenade à bicyclette, dans la campagne qui est merveilleuse en ce moment, toute en fleurs blanches et en feuilles naissantes. Je me suis assis dans l’herbe devant un beau paysage, à une courbe de ma vieille rivière, la Lys, et j’ai songé longtemps à tout le bien que tu m’as fait, Georgette, depuis que je t’ai rencontrée."
Pour qu’il puisse travailler au calme, loin du bruit du piano et des vocalises, Georgette trouve une chambre au numéro 4, rue Lalo. Dans ce studio, il commence à songer à "La Sagesse et la Destinée".

Pour leurs vacances en Normandie, Maurice et Georgette occupent dans l’Orne, à quelques centaines de mètres de Bagnoles-de-l'Orne, une maison baptisée "La Montjoie", de style anglo-normand, située au sommet d’une colline parmi les sapins. Georgette a loué cette maison pour ne point priver Maeterlinck de l'habitude, gardée de son enfance, de couper l'année en deux par un très long séjour à la campagne dès la belle saison arrivée. Maurice s’installe à l’est, au soleil levant, ce qu’il fera dans toutes ses demeures ; Georgette à l’ouest. Ils se retrouvent à l’heure des repas dans les pièces du centre qui sont communes, puis rejoignent leurs quartiers.
Pour Maurice il est "dans un pays admirable, tout au fond de la forêt d’Andain." A cette période, ils commencent "l’ère des promenades à bicyclette", Georgette écrit : "Nous étions très cinéma d'avant-guerre, lui avec une casquette large, étalée, gonflée comme une brioche, et des culottes à gigot gargantuesques. Moi, fidèle à mes robes de style, jupe à queue, chapeau à la Grande Mademoiselle, chevauchant une machine savamment enroulée de filets pour assurer la liberté de mes jupons et de mes écharpes excessives." Du fait des réflexions de Maurice : "ce n’est peut-être pas très sportif", elle achète et met, ce qui fera scandale auprès des paysans, un complet pour garçonnet.
Cette maison qui appartint au maire de la ville fut démolie du fait qu'elle était dépourvue d'un chemin carrossable et qu'elle restait donc d'un accès difficile.

Le 15 décembre 1897, au théâtre de la Bodinière rue Saint-Lazare, Georgette donne un récital, illustration d’une conférence sur Schubert et Schumann de G. Vanor. Lucien Muhlfeld, Stéphane Mallarmé et Jules Renard font partie des spectateurs. Ce dernier écrit dans le Figaro du 18 décembre "Madame Georgette Leblanc a chanté des lieds inconnus et des mélodies inédites avec une voix incomparable et une intensité prodigieuse d’expression." Il note également dans son journal : "Georgette Leblanc. Une grosse, grosse émotion. Le cerveau congestionné, l’âme me monte aux yeux. Mallarmé me dira tout à l’heure : - je suis heureux, Monsieur Renard, que nous ayons pu admirer ensemble une belle chose." Jules Renard écrit à Maurice Leblanc : "Mon cher ami, oui j’ai passé hier une de mes plus belles heures, et je ne suis pas allé voir Mlle Leblanc, parce que je savais que, vite contracté, je ne pourrais rien lui dire. Chez moi, j’ai voulu protester, me reprendre. L’art de Mlle Georgette Leblanc m’effraye et me courbature. Je m’y crois perdu dans un tout petit bateau, sur une mer émouvante, au sommet d’une vague qui se dresse vers le ciel. Mais j’ai dû céder encore, et je me rappellerai toute ma vie cette loge, cette cabane, d’où je voyais une grande actrice se mouvoir dans un monde qui m’était inconnu, et prolonger, par le geste, ses chants jusqu’à l’infini. Nous ne faisions qu’un dans notre cabane. Mon âme me montait aux yeux et Mallarmé me serrant la main me dit : - Je suis heureux parce que nous avons admiré ensemble." Pour "l’audition lyrique" du 31 décembre, Mallarmé recevra deux fauteuils numérotés, et enchanté à nouveau il écrit au prince André Poniatowski : "Je vous ai regretté aux auditions de G.L., statue rythmée par le chant." Il souhaitera même assister à une audition privée à la villa Dupont.

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Mais après toutes ces soirées, la campagne et la solitude manquent à Maeterlinck. Il quitte Paris pour la maisonnette "adorable retraite" en plein bois "La Montjoie" où il écrit "La Sagesse et la Destinée". Des fragments ont d'abord paru dans la Revue de Paris du 15 août 1898. Le 15 octobre ce livre paraît aux Editions Fasquelle à Paris, et simultanément à Londres et à New-York. En 1900, douze mille exemplaires avaient été vendus et en 1928 plus de cent mille.

La sagesse consiste à séparer sa destinée extérieure de sa destinée morale. Il y a deux destinées principales, celle des êtres qui se laissent opprimer par les hommes et les événements, et celle de ceux qui par leur conscience échappent aux caprices du hasard. La conscience de soi ne doit pas se borner à connaître ses qualités et ses défauts mais elle doit être confiance en soi, en son étoile, en sa destinée, en la manière favorable dont les événements seront accueillis par notre âme.
L'événement "devient beau ou triste, mortel ou vivifiant selon la qualité de l'âme qui le recueille." "Nous n'avons qu'une influence affaiblie sur un certain nombre d'événements extérieurs, mais nous avons une action toute puissante sur ce que ces événements deviennent en nous-mêmes."
"Pour la plupart des hommes, c'est ce qui leur arrive qui assombrit ou éclaire leur vie ; mais la vie intérieure de ceux dont je parle éclaire seul ce qui leur arrive. Si vous aimez, ce n'est pas cet amour qui fait partie de votre destinée ; c'est la conscience de vous-même que vous aurez trouvée au fond de cet amour, qui modifiera votre vie. Si l'on vous a trahi, ce n'est pas la trahison qui importe ; c'est le pardon qu'elle a fait naître dans votre âme."
"Nous ne rencontrons que nous même sur les routes du hasard."

N'acceptons jamais passivement notre destin ; luttons sans cesse pour en faire ce que nous voulons qu'il soit ; et si nous essuyons des défaites, travaillons activement à ce qu'elles nous rendent plus forts et surtout meilleurs. Le bonheur est dans nos mains. Les événements extérieurs les plus favorables peuvent nous arriver, mais ils ne feront notre bonheur que si le degré de notre conscience et la qualité de notre âme nous rendent dignes d'être heureux. Autrement le rayon de vérité qui vient nous éclairer, le rayon de beauté qui frappe notre œil, le rayon d'amour qui nous réchauffe, passeront inaperçus ou ne feront qu'effleurer la surface de notre être. Le bonheur s'apprend, comme la sagesse qui en est la condition suprême.

"Il n'est rien de plus juste que le bonheur, rien qui prenne plus fidèlement la forme de notre âme, rien qui remplisse plus exactement les lieux que la sagesse lui a ouverts. Mais il n'est rien qui manque encore de voix autant que lui. L'ange de la douleur parle toutes les langues et connaît tous les mots, mais l'ange du bonheur n'ouvre la bouche que lorsqu'il peut parler d'un bonheur que le sauvage est à même de comprendre. Le malheur est sorti de l'enfance depuis des centaines de siècles, mais on dirait que le bonheur dort encore dans les langes. Quelques hommes ont appris à être heureux, mais où sont-ils ceux qui dans leur félicité songèrent à prêter leur voix à l'Archange muet qui éclairait leur âme ? D'où vient cet injuste silence ? Parler du bonheur, n'est-ce pas un peu l'enseigner ? Prononcer son nom chaque jour, n'est-ce pas l'appeler ? Et l'un des beaux devoirs de ceux qui sont heureux, n'est-ce pas d'apprendre aux autres à être heureux ? Il est certain que l'on apprend à être heureux ; et rien ne s'enseigne plus aisément que le bonheur. Si vous vivez parmi des gens qui bénissent leur vie, vous ne tarderez pas à bénir votre vie. Le sourire est aussi contagieux que les larmes ; et les époques que l'on appelle heureuses ne sont souvent que des époques où quelques hommes surent se dire heureux. D'ordinaire, ce n'est pas le bonheur qui nous manque, c'est la science du bonheur. Il ne sert de rien d'être aussi heureux que possible si l'on ignore qu'on est heureux ; et la conscience du plus petit bonheur importe bien plus à notre félicité que le plus grand bonheur que notre âme ne regarde plus attentivement. Trop d'êtres s'imaginent que le bonheur est autre chose que ce qu'ils ont, et c'est pourquoi ceux qui ont le bonheur doivent nous montrer qu'ils ne possèdent rien que ne possèdent tous les hommes dans leur cœur."

"De nos jours les grandes portes qui donnent accès à une vie utile et mémorable ne roulent plus sur leurs gonds avec le même fracas qu’autrefois. Elles sont peut-être moins monumentales mais leur nombre est plus grand et elles s’ouvrent sur des sentiers plus silencieux, par ce qu’elles mènent plus loin."

Maeterlinck reprend les thèmes déjà énoncés bien avant lui par les philosophes grecs, les simplifie, les met au goût du jour pour les rendre accessibles à un plus grand nombre.

Comme "Le Trésor des Humbles", "La Sagesse et la Destinée" est une œuvre où se trouvent des idées que Georgette Leblanc développe dans ses lettres, et qui sont reprises par Maeterlinck. Il n'aurait jamais pu écrire les six pages du chapitre quatre-vingt-quinze sans la narration par Georgette de sa rencontre et ses échanges intellectuels avec Maurice Barrès. Il reprendra une phrase de Barrès : " Agir, c'est annexer à notre réflexion de plus vastes champs d'expériences" pour la développer et la transformer en : "Agir, c'est penser plus vite et plus complètement que la pensée ne peut le faire. Agir, ce n'est plus penser avec le cerveau seul, c'est faire penser tout l'être. Agir, c'est fermer dans le rêve, pour les ouvrir dans la réalité, les sources les plus profondes de la pensée. Mais agir, ce n'est pas nécessairement triompher. Agir, c'est aussi essayer, attendre, patienter. Agir, c'est aussi écouter, se recueillir et se taire." Benoit-Jeannin dira à juste titre : "Il récupérait même ses larmes pour en faire de la littérature."

Elle en fait part à son frère, elle a des projets littéraires et craint de voir anéantir ses rêves. "Je lui confiai ce qui se passait [...] Mon frère qui chérissait mes ambitions, fut attristé : - C’est presque inévitable, on est souvent forcé de choisir dans la vie." Elle précise : "La fin du livre de Maeterlinck approchait. Mon frère me conseilla de lui parler franchement." Maurice Leblanc écrit à Maurice Maeterlinck pour lui faire entendre qu’une double signature s’impose. Maeterlinck lui répond que "l’on ne pouvait mettre ainsi le public dans le secret de la vie privée." Il accepte cependant de reconnaître la collaboration de Georgette mais seulement dans une dédicace. Il écrit le 8 septembre 1898 à Georgette : "Je cherche une formule de dédicace explicative [...] Je te soumettrai ainsi qu’à Maurice la formule dès qu’elle me semblera à peu près satisfaisante." Puis le lendemain : "Pas encore trouvé la formule. […] Dis à Maurice, que je n’ai pas encore eu le temps de lui écrire ; au reste, sa lettre ne demande d’autre réponse que la formule introuvable." Le 10 septembre, il envoie ladite "formule" : "Soumets la tout de suite à Maurice et si elle vous semble satisfaisante, je l’enverrai à Fasquelle."

Maeterlinck écrira : "Je t’ai un peu volée...." La dédicace sera rédigée en termes assez vagues : "A Madame Georgette Leblanc, je vous dédie ce livre, qui est pour ainsi dire votre œuvre. Il y a une collaboration plus haute et plus réelle que celle de la plume ; c’est celle de la pensée et de l’exemple. Il ne m’a pas fallu péniblement imaginer les résolutions et les actions d’un sage idéal ou tirer de mon coeur la morale d’un beau rêve forcément un peu vague. Il a suffi que j’écoutasse vos paroles. Il a suffi que mes yeux vous suivissent attentivement dans la vie ; ils y suivaient ainsi les mouvements, les gestes ; mes habitudes de la sagesse même." A partir de 1917 cette dédicace disparaît des nouvelles éditions. Maeterlinck a oublié le temps où il se plaignait auprès de son traducteur O.Bronikowski qu'il ait oublié de l'insérer dans la version allemande et où il considérait Georgette comme "l’un des plus grands écrivains qui aient jamais existé".

A la lecture des lettres échangées entre Georgette et Maurice Maeterlinck, il est évident qu’il lui devait cette la dédicace. Au lendemain de la parution de ce livre, le 22 septembre, Georgette écrivait : "Tous mes troubles viennent de ce que je t’aime trop Maurice. Je t’aime si follement que mon amour est trop grand pour ma vie et que par moments elle succombe sous le poids."

 

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Gruchet Saint-Siméon en 1930

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Toujours à bicyclette, à partir de la maison de leur ami notaire à Fontaine-le-Dun, Georgette découvre un ancien presbytère normand caché sous de grands hêtres, à Gruchet-Saint-Siméon sur le plateau de Luneray. Ce petit village est à 18 km au sud-ouest de Dieppe. Son nom signifiait en 1133 "Petite Croix". "On accédait chez nous par un chemin de ferme au milieu d'un vieux verger… les branches trop chargées de pommes s'inclinaient jusqu'à terre et fermaient l'horizon ; plus tard les pommiers allégés de leur richesse permettaient d'apercevoir le dos de notre maisonnette, émergeant d'un mur peint au lait de chaux couleur bleu lavande." Au loin on voyait des champs de blé, d'avoine et de seigle tels des flots de verdure.

"Le jardin, très petit et rempli de fleurs, entourait la maisonnette qui semblait surgir d’une corbeille odorante. Par derrière, sous un manteau de lierre et de capucines, la cuisine apparaissait d’une propreté flamande, riante, étincelante. Une cour la précédait, elle était ornée d’un puits,..." Là voisinent avec un massif de tournesols, des phlox d'un ton violacé, des pieds-d’alouette et des roses trémières. Le terme de "presbytère" utilisé par Georgette est erroné, car c’est une grosse bâtisse construite en briques, à un étage, édifiée au cours du XIX° siècle sans grand souci de style mais avec un véritable parc à l’abri de tout voisin et des regards. Au rez-de-chaussée, les murs blancs sont percés de fenêtres cintrées avec de l'andrinople rouge aux impostes découpées par des fléchettes, d'un vague style Empire. Des mansardes appointées de frontons couronnent le toit ; un auvent de verre couvre le seuil, un perron de sept marches s’inscrit du côté qui donne sur les champs à perte de vue. "La porte d'entrée, sorte de cage de verre, formait sur le seuil une première antichambre. C'est là, dans ce petit coin où s'amassaient la lumière et la chaleur que je me tenais généralement pour lire." Murs à la chaux, volets d’un vert qui dépasse en intensité tous les verts de l’été, elle est qualifiée pompeusement par Maurice de "château". Georgette décore cette maison de "murs à la chaux d’une couleur ivoirine, surfaces lisses, meubles rustiques, couleurs vives et brillantes,… des rideaux de mousseline blanche régulièrement disposés en bandeaux." Dans la salle à manger, une immense table et les meubles passés au ripolin écarlate, ceux du salon en vert hollandais. Et surtout des fleurs partout, des bouquets de fleurs sans cesse renouvelés.
Située entre l’église et le cimetière, elle possédait un double jardin séparé par une barrière de bois. Georgette y planta entre autres un pied de jasmin (Vers 1935 Georgette revint voir cette maison, achetée en 1932 par Mme Saint-Saëns, institutrice en retraite, et elle put profiter du parfum de ce jasmin qui fleurissait encore en 1997).
A l’opposé de la façade principale une longue et large avenue bordée de hêtres conduisait à un portail à claire-voie, puis donnait sur la campagne. Les Maeterlinck avaient fait placer un banc, à l’extrémité de l’allée où ils se rendaient plusieurs fois par jour pour jouir de cette vue. Maurice aime tant cette résidence à la campagne qu'il y invite Cyriel Buysse et lui propose un itinéraire à bicyclette Gand-Gruchet-St-Siméon.

 


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"En Normandie, qui est souple comme un parc anglais, mais un parc naturel et sans limites […] un des rares points du globe où la campagne se montre complètement saine, d'un vert sans défaillance." entouré des champs et du fouillis des fleurs éclatantes, Maurice Maeterlinck écrit : "La Vie des Abeilles". Il décrit avec amour les mille activités de la ruche bourdonnante et montre que ces activités si diverses ne sont pas capricieuses ou anarchiques, mais ordonnées par une puissance cachée et souverainement sage qu’il appelle "l’esprit de la ruche". La reine en est, pourrait-on dire, l’organe représentatif.

Pour son vol nuptial, "…elle choisit son jour et son heure, et attend à l'ombre des portes qu'une matinée merveilleuse s'épanche dans l'espace nuptial, du fond des grandes urnes azurées. Elle aime le moment où un peu de rosée mouille d'un souvenir les feuilles et les fleurs, où la dernière fraîcheur de l'aube défaillante lutte dans sa défaite avec l'ardeur du jour, comme une vierge nue aux bras d'un lourd guerrier, où le silence et les roses de midi qui s'approche laissent encore percer çà et là quelque parfum des violettes du matin, quelque cri transparent de l'aube.[…] Au loin, les mâles ont aperçu l'apparition et respiré le parfum magnétique […] Aussitôt les hordes se rassemblent et plongent à sa suite dans la mer d'allégresse […] Elle, […] veut que le plus fort l'atteigne seul dans la solitude de l'éther, elle monte toujours […] Les faibles […] renoncent à la poursuite […] Il ne reste plus en suspens, dans l'opale infinie, qu'un petit groupe infatigable. Elle demande un dernier effort à ses ailes, et voici que l'élu des forces incompréhensibles la rejoint, la saisit la pénètre et, qu'emportée d'un double élan, la spirale ascendante de leur vol enlacé tourbillonne une seconde dans le délire hostile de l'amour."
La nature n'a pas voulu offrir aux abeilles un mariage féerique, une idéale minute d'amour, elle n'a voulu que l'amélioration de l'espèce.
"L’abeille est avant tout, et encore plus que la fourmi, un être de foule [...] Dans la ruche l’individu n’est rien [...] il n’est qu’un moment indifférent, un organe ailé de l’espèce. Toute sa vie est un sacrifice total à l’être innombrable et perpétuel dont il fait partie...."

C’est l'esprit collectif, cette "idée fraternelle", comme il le dit ailleurs, qui fonde la cohésion de la ruche.
"Et nous, se demande un poète, devons-nous donc toujours nous réjouir au-dessus de la vérité ? Oui, à tout propos, à tout moment, en toutes choses, réjouissons nous, non pas au-dessus de la vérité, ce qui est impossible puisque nous ignorons où elle se trouve, mais au-dessus des petites vérités que nous entrevoyons.[…] Si [...] un objet se montre à nous plus beau qu'il ne se montre aux autres, que d'abord ce motif nous soit cher." Peut-être n'est-il qu'illusion. Mais nous avons fait naître une faculté d'admirer qui ne sera pas perdue pour la vérité qui viendra tôt ou tard.

"C'est dans la chaleur développée par d'anciennes beautés imaginaires que l'humanité accueille aujourd'hui des vérités qui peut-être ne seraient pas nées, et n'auraient pu trouver un milieu favorable, si ces illusions sacrifiées n'avaient d'abord habité et réchauffé le cœur et la raison où les vérités vont descendre. […] c'est l'illusion qui apprend à regarder, à admirer et à se réjouir […] Et si haut qu'ils se réjouissent, ils ne se réjouiront jamais dans le vide ni au-dessus de la vérité inconnue et éternelle qui est sur toute chose comme de la beauté en suspens."

En plus de ses souvenirs d’enfance à Oostacker (les abeilles de son père) et des conseils de Claus, le jardinier de son oncle, "Ce matin d'avril, au milieu du jardin qui renaît sous une divine rosée verte, devant des plates-bandes de roses et tremblantes primules bordées de thlaspi blanc, qu'on nomme encore alyssse ou corbeille d'argent, j'ai revu les abeilles sauvages […] et je me suis rappelé les leçons du vieil amateur des ruches de Zélande. Plus d'une fois il me promena parmi ses parterres multicolores, dessinés et entretenus comme au temps du père Cats, le bon poète hollandais." pour rédiger ce livre, Maurice Maeterlinck a lu attentivement tous les traités d’entomologie et de botanique pouvant apporter une contribution à son sujet et à ses propres observations. Il avait installé dans son salon une ruche en verre contre la vitre d’une fenêtre donnant au nord, une passerelle partait de la ruche et rejoignait un trou percé au bas de la fenêtre. Il avait aussi marqué les abeilles de différentes couleurs de peinture pour les reconnaître, les nourrissait de miel et les soignait.


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Des écrits de J.-H Fabre, Maeterlinck dira : "Quel dommage que ce ne soit pas écrit en beau français." En lisant les pages sur la ruche il s’écriera : "Quelle merveille, on pourrait écrire dessus ! "

"La Vie des Abeilles" fut écrite sur une table recouverte d’un lambeau de drap vert, tantôt au jardin, tantôt dans le salon à gauche de l’entrée, en face de la salle à manger.
Maurice Maeterlinck écrit le 2 septembre 1900, à Cyrille Buysse : "J'ai fait une longue étude sur les abeilles, qui sera, je crois assez neuve et intéressante. Elle ne paraîtra qu'en décembre à cause des traductions anglaise et allemande qu'il faut avoir le temps de faire." Il termine le dernier chapitre en janvier 1901 et dédicace l'ouvrage à son ami Alfred Sutro.
"On a parlé de vulgarisation, mais quelle analyse, légèreté de style, profondeur de la réflexion." "Jamais le poète n’abdique, chez lui, devant l’observateur de la réalité, jamais le naturaliste ne sacrifie au poète une parcelle de son butin."

Pour Jean Rostand : "Mon premier sentiment est d'abord qu'il faut surtout se garder d'isoler cette œuvre scientifique de Maeterlinck. C'est le même homme qui a écrit L'Oiseau Bleu […] Maeterlinck est un très grand homme, voilà ce qu'il faut d'abord commencer par dire. Un très grand poète, un très grand penseur sinon un grand philosophe, un très grand prosateur, tout cela, toutes ces qualités se retrouvent nécessairement dans ces œuvres d'histoires naturelles".

Les erreurs qu’il a commises étaient celles des naturalistes de l’époque auxquels bien des réalités échappaient encore puisque l’on n’avait pas découvert le langage des abeilles. Ce qui sera fait par Karl Von Frisch, éthologiste autrichien qui recevra le prix Nobel de physiologie et de médecine en 1973, prix partagé avec K. Lorenz et N. Tinbergen.

"La Vie des Abeilles" est publiée simultanément le 8 mai 1901 à Paris par l'édition Fasquelle, à Berlin, à Londres et New-York. Elle atteint 237.000 exemplaires en 50 ans et sera traduite en 14 langues.


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A Gruchet-Saint-Siméon, si pour les villageois Maurice "apparaissait comme un ours mal léché, pourtant, il devait parfois recourir aux bons offices de leurs chevaux, quand une panne stoppait sa De Dion Bouton, la haute automobile avec laquelle, perché sur le siège arrière, il sillonnait à folle allure, les sentiers du pays", Il lui arrivait de devoir passer la nuit dans une grange en attendant que l'on vînt le dépanner. Un jour, ne trouvant plus le frein, il tourna jusqu'à épuisement du carburant. Georgette, paraissait aux habitants assez excentrique lorsqu’ils la rencontraient juchée sur son vélo avec un chapeau "Grande Mademoiselle", sa jupe d’amazone en drap noir surmontée d'un boléro écarlate orné de boutons d’or ; mais son exquise gentillesse et sa générosité avaient fini par apprivoiser le voisinage. On se souvient également de leur employée, une vieille négresse nommée Bamboula qu’aidait un jardinier.
Débordante de générosité comme à l’accoutumée, Georgette s’occupe de Mathilde Deschamps pour la sortir du milieu où elle végète. Cette femme deviendra la secrétaire de Maurice Maeterlinck, la gouvernante et la comptable du couple, et, secrètement, l’amie particulière de Georgette. "Je ne demandais rien qu'une occasion de plus de donner et de dépenser […] et puis me voilà comblée, et chose incroyable ! un cœur, une intelligence et une volonté de femme me tresse une des plus belles couronnes d'amour de ma vie." Maurice s’il l’ignora ou fit mine de l’ignorer, n’aurait pu être offusqué puisqu’il imposa ce genre de rapports avec Laurence Alma-Tadema.
Mathilde Deschamps jouera sur tous les tableaux ; elle placera en bourse l’épargne de Georgette et la pillera tout à loisir…

Pour la maison de Gruchet, les Maeterlinck ont un bail de neuf ans à raison de trois cents francs par an. En fait, c’est Georgette qui a signé le contrat de location et qui paye sans que cela dérange Maurice Maeterlinck. Bien sûr, il avait eu quelques difficultés financières, sa famille étant peu généreuse. Mais si les temps commençaient à changer, Maurice Maeterlinck gardait ses vieilles habitudes.
Maurice Maeterlinck aimait bouder. Aussi cet "ancien presbytère de Gruchet-Saint-Siméon" sera son "Eden boudique" aux dires de Georgette.

 

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Vues actuelles à partir de la maison de M. Maeterlinck.
La fenêtre devant laquelle M. Maeterlinck mettait sa ruche est toujours visible.

Le couple séjourne régulièrement, pendant l’automne et l’hiver, dans le pied-à-terre du 67, rue Raynouard à Passy, une des anciennes résidences d'Honoré de Balzac. Comme le signale Maeterlinck dans une lettre du 10 février 1901, ils ont pour voisins le Docteur Joseph-Charles Mardrus (du cercle de la Revue Blanche) et son épouse Lucie Delarue-Mardrus (poétesse et romancière).
Là aussi, Georgette entretient Maurice Maeterlinck. C’est une maison de la fin du XVIII° siècle, "style de vieux palais italien", précédée d’un jardin en terrasses, aux grands arbres et aux pelouses fleuries. Nous en trouvons la description dans le roman de Maurice Leblanc "Le Triangle d'or" : "C'est un admirable vieux jardin qui faisait jadis partie du vaste domaine où, à la fin du XVIII° siècle, on venait prendre les eaux de Passy. De la rue Raynouard jusqu'au quai, sur une largeur de deux cents mètres, il descend, par quatre terrasses superposées, vers des pelouses harmonieuses que soulignent des massifs d'arbustes verts et que dominent des groupes de grands arbres."
"Le salon-cabinet de travail, par la blancheur ivoirine de ses murs et de ses boiseries, l’austérité luisante du parquet sans tapis et quelques meubles vieillots, dévotement rococos, par sa cheminée en autel avec ses candélabres flamands, fait penser à une cellule d’abbesse ; mais des gravures rares, des Tanagras, un grand désordre de musique, un piano, disent des préoccupations d’art", de Georgette Leblanc qui y reçoit la revue Fémina le 1er mars 1901.

André de Fouquières la qualifie de "charmante folie comme il y en eut tant en ces parages", et en décrit les occupants : "Elle était splendide et saine, débordante d'une sensualité triomphale et, peut-être par un raffinement de coquetterie, paraissait ne point se douter de l'émoi qu'elle provoquait. Il affectait de s'intéresser bien plus aux sports mécaniques qu'aux lettres et de n'avoir pas un goût commun avec les artistes de son temps." Dans cette vieille rue paisible où vécut Franklin, les Maeterlinck ont pour voisin Claude Debussy.

Maurice Maeterlinck écrit le 6 juin à Cyriel Buysse qu’il ira à Londres pour la répétition de Pelléas. En septembre il part avec Georgette faire un séjour en Espagne. Elle veut s’imprégner de l’atmosphère et de la gestuelle locale en vue de sa future interprétation de "Carmen". Ils visitent Madrid (où ils assistent à une corrida), Grenade puis Séville, avec visite d'une manufacture de tabac. Maurice Leblanc fait également partie du voyage.

En juin 1898, Gabriel Fauré donne ses "Interludes" pour une reprise de "Pelléas et Mélisande" à Londres au Prince of Wales Theatre. Fauré a composé sa musique en un mois et demi. Maurice Maeterlinck, Georgette Leblanc et Charles Van Lerberghe assistent à une des représentations. Cette année commence la fortune de Maurice Maeterlinck : il avait de la chance et un flair avisé.

Le 7 décembre, avec "Carmen", Georgette inaugure en présence de Félix Faure la salle Favart où s’installe le nouvel Opéra Comique. La mise en scène d’Albert Carré et l’interprétation trop populiste de la blonde Georgette sont toutes deux discutées. Carré écrit dans ses Souvenirs de théâtre : "elle se révéla insuffisante vocalement et, du point de vue comédie, outrancière dans sa façon de concevoir le personnage." (C’est le début de démêlés qui verront leur apogée avec le "Pelléas et Mélisande" de Debussy). Jean Lorrain, qui aimait faire de bons mots prisés par le tout Paris, dit : "Georgette Leblanc a l'aphonie des grandeurs." De ce jour, les familles Leblanc et Maeterlinck se brouillent avec le chroniqueur.
Rodin éprouvait un tendre penchant pour Georgette qu’il croisa souvent, de 1897 à après 1900. Il lui écrivit : "J’espère votre visite, je suis tous les après-midi à mon atelier. J’y serai toute la journée si vous voulez m’indiquer le jour" ; Elle ne répondit pas à ces avances.
Georgette, par ses contrats, devenait une habituée des chemins de fer P.L.M. et des chambres d’hôtels. Pendant ce temps, Maeterlinck, qui aimait la solitude, souffrait néanmoins de ces absences et retournait de temps à autre en Belgique.

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L’année 1899 voit la parution en allemand d’ "Ariane et Barbe Bleue". (Pré-édition du 15 juillet 1899 en allemand, la première édition en français est de 1901-1902 avec Théâtre de Maeterlinck) Maurice Maeterlinck précise à son traducteur allemand Friedrich Von Oppeln-Bronikowski qu'il n'attache pas grande importance à "Barbe-Bleue". Cette œuvre "n'a jamais dû être qu'une fantaisie sans conséquence", ce "n'est pas un drame mais un libretto, un canevas pour le musicien." "Trois petits actes très brefs et sans aucune prétention et qui n'attendent toute leur valeur de la musique qu'y mettra le musicien que je cherche encore."
Ariane va ranimer l’amour de la liberté chez les cinq femmes de Barbe-Bleue, enfermées dans un caveau sous la terre et résignées. Elle pousse à la lumière les pauvres cloîtrées ; lorsque Barbe-Bleue, à qui cette sauvage résistance inspire enfin de l’amour, lui tend les bras, Ariane le repousse.
"Ariane et Barbe-Bleue", ou l’inutile sauvetage, naquit du spectacle des vains efforts faits par Georgette pour aider des êtres qui ne voulaient pas être aidés parce qu’ils avaient "le goût détestable du malheur". La pièce, très heureusement mise en musique par Paul Dukas, fut jouée à l’Opéra-Comique le 10 mai 1907 à quelques jours de distance de la "Salomé" de Richard Strauss. Cela passionna l’opinion, elle eut ses admirateurs et ses détracteurs, et elle fit son chemin à travers le monde. "Ariane et Barbe-Bleue" souleva moins de curiosité, mais plus d’enthousiasme. Elle n’eut pas pour elle l’avant-garde bruyante qui fait les succès, elle ne se concilia que l’estime des musiciens. Son succès se dessina avec lenteur mais aussi avec certitude. Elle fut reprise au Metropolitan Opera de New-York en 1911 sous la direction d’ Arturo Toscanini, avec dans le rôle d’Ariane Mademoiselle Géraldine Farrar, dans celui de Barbe-Bleue Léon Rothier. Les décors étaient dus au peintre Milan Rovescalli ; les costumes à Madame Muelle de Paris. La mise en scène était de Jules Speck.

Maurice voyage ensuite : il est à Paris en mai, passe le mois de juin à Gand, et part avec Georgette dès la fin du mois de juin, et jusqu’en octobre, à Gruchet-Saint-Siméon.

Le 8 août, Georgette signale à son frère dans une longue lettre : "Après une seule matinée de bouderie, Maurice, rayonnant est venu me surprendre : - Tu sais, je ne boude plus !" Il était toujours inquiet et dominé par les pressentiments. "A cette époque, il était en proie à des antipathies violentes qui provoquaient ses nerfs et parfois l'étendaient par terre avec de brusques syncopes."
Aux soirées organisées par Ollendorff, éditeur de son frère, Georgette participe le 17 juin 1899 en chantant des adaptations de poésies de Baudelaire. Georgette se produit également le 21 novembre à la soirée inaugurale de l’Université populaire du XV° arrondissement, ouverte par un discours d’Anatole France. Amory, alias Lionel Dauriac, ayant obtenu que Georgette donne une conférence rue Mouffetard à l’Université populaire, était venu la chercher en fiacre et se souviendra d’elle en ces termes : "Cette femme charmante et sensible jouait à la prêtresse du beau."
C’est toujours rue Raynouard que Georgette, "actrice de grande allure, qui brûlait les planches", présente à Maeterlinck le journaliste belge Maurice de Waleffe, grand ami de Francis de Croisset (juif d’origine belge, converti au christianisme, qui écrivit des comédies légères à succès, d’abord seul puis après la guerre en collaboration de Robert de Flers).

Georgette qui ressemble à sa mère par sa sensibilité, parle alors de ses ennuis de santé à son frère en ces termes : "J'ai traîné quelques temps avec un tas de petits maux inexplicables comme ceux que tu as… quelquefois un peu mieux, quelquefois obligée de garder le lit dans un état de fièvre et de douleur partout et une faiblesse à ne pouvoir tenir debout."

Maurice Leblanc "l’inséparable du couple", vient habiter début 1900, au 5 villa Dupont, dans un logement précédemment occupé par sa sœur et Maeterlinck. Michel-Maurice Lévy, l’accompagnateur de la chanteuse, est aussi un familier du trio.
Maeterlinck retourne à Gand et y reste durant tout le mois de novembre.

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En 1900, Maurice Maeterlinck écrit "Le Mystère de la Justice", qui paraît dans Revue de Paris le 1er mai et qui sera repris dans "Le Temple Enseveli" en 1902.
Le couple, fidèle à ses habitudes, passe les mois de juin à fin septembre à Gruchet-Saint-Siméon, "le pays des eaux."
Maurice Maeterlinck reçoit le prix triennal de littérature dramatique pour les années 1900-1902.

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En 1901, Maurice Maeterlinck apprend réellement à conduire une auto, entre Paris et Rouen. Il devient un as du volant et se confie volontiers à ce monstre "plus mystérieux mais plus logique que lui-même". Contrairement à Mirbeau qui vante Charron, Maeterlinck ne signale aucune marque d'automobile dans ses écrits. Mais il aimait particulièrement sa De Dion-Bouton dont il connaissait tous les secrets et ne détestait pas qu'à l'occasion on le prît pour un mécanicien en tenue de travail. Il aimait également la motocyclette et en eut plusieurs, qu'il voulait toujours plus rapides.


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Et oui Maeterlinck a fait de la Pub !

1901 voit également la parution en français de "Sœur Béatrice" dédiée à Georgette. La première publication date du 6 mars 1900 en allemand dans le Die Insel, la première édition en allemand est de 1901. La pièce, conçue comme un livret pour opéra féerique, et Maeterlinck de préciser : "L'on se méprendrait sur mes intentions si l'on voulait trouver par surcroît de grandes arrières-pensées morales ou philosophiques." Elle est représentée au Théâtre Impérial de Moscou ; mais elle est interdite à la troisième représentation sur l’intervention du Saint-Synode, la présence de la Madone sur scène étant jugée sacrilège. C’est un texte composé en vers blancs et en vers libres qui reprend une légende établie vers 1300 en moyen-néerlandais : La Vierge se substitue à une jeune religieuse qui a fui le couvent, et remplit la tache de la brebis égarée jusqu’à son retour au bercail. La religieuse tombe dans la prostitution, tue un de ses enfants, et, la Vierge est fouettée par celles qui avaient choisi sa perfection pour modèle. Maurice Maeterlinck confie le manuscrit au musicien Gabriel Fauré qui lui demande trois ans pour écrire une partition.

Georgette crée à L’Opéra-Populaire "Charlotte Corday" en début d’année.
En février-mars, les Maeterlinck sont à Passy. De juin à septembre, Maurice et Georgette profitent de Gruchet. Mais pour le voyage de retour vers Paris, Maurice a tant d’incidents avec sa voiture qu’il pourrait "servir à l’histoire documentaire des délices de l’automobile". De novembre à décembre, on retrouve le couple à Paris.

Dans une lettre à Harvey en date du 14 décembre, Maurice Maeterlinck écrit qu’il lui rendra visite aussitôt après son mariage. Dans une lettre à son traducteur Friedrich von Oppeln-Bronikowski datée du 22 décembre 1901, Maurice précise en outre que son mariage avec Georgette a été divulgué par la faute d’un journaliste ; il n’aura lieu qu’au printemps et si cela avait du se faire, il aurait prévenu son interlocuteur. (Par la suite Renée Maeterlinck ne put acheter ou détruire cette lettre indésirable, comme elle le fera avec d'autres correspondances entre Georgette et Maurice.)